Depuis cinquante ans, les jeunes bacheliers ne souhaitant pas faire leur service militaire devaient consacrer leur année post-Abitur au service civil. La pratique, qui a toujours rencontré un grand succès, sera suspendue en même temps que la conscription. Fort utile et créateur d'emplois peu coûteux pour des organismes sociaux ou de santé, le service civil obligatoire risque fort de laisser un grand vide derrière lui…
Le service civil obligatoire ou Zivildienst n'aura pas passé la crise de la cinquantaine. La Wehrrechtsänderungsgesetz (Loi de réforme de la Défense) du 28 avril 2011 suspendra donc à la fois le service militaire et son alternative civile. Seulement l'un comme l'autre avaient une véritable utilité et un poids économique. Cette réforme n'est donc pas sans conséquences.
« Déserteurs » au grand coeur
Pour bien comprendre le fonctionnement du service civil en Allemagne, il est nécessaire de faire un petit récapitulatif. Après avoir réussi son Abitur, tout jeune diplômé allemand de sexe masculin est dans l'obligation de faire son service militaire ou Wehrpflicht. Toutefois, il a le choix de « ne pas prendre les armes » et de devenir ce que l'on appelle « un objecteur de conscience ». Pour ce faire, il doit, à la manière du « déserteur » de la chanson de Boris Vian, envoyer une lettre, à l'Office fédéral du service civil pas au Président, dans laquelle il explique ce qui le pousse à ne pas rejoindre l'armée.
Gerry Knopf, 21 ans, Zivi à la Humboldt Klinikum am Nordgraben, Berlin
Si la procédure est courante, les motivations doivent tout de même être développées : « Tu ne peux pas juste leur dire : Non, j’ai pas envie de faire l’armée » explique Gerry Knopf, jeune Berlinois de 21 ans qui effectue son Zividienst à la Humboldt Klinikum am Nordgraben. Au delà d'un simple choix pacifique, être objecteur de conscience peut véritablement s'inscrire dans une perspective professionnelle. « Je n’ai pas de problème avec l’armée mais j’aimerais travailler dans le domaine de la santé plus tard.(...) Marcher 40 kilomètres par jour avec une besace chez les militaires, ça m’aurait moins servi. Ici je fais déjà un pas vers ce que j’aimerais faire dans le futur. » a confié Gerry.
Le service dure six mois minimum et est principalement effectué dans le domaine social, dans l'aide à la personne par exemple. On trouve également de nombreux Zivis(1) dans les services hospitaliers. Les tâches qui leur sont confiées sont diverses : « je prépare les plateaux repas, aide les patients, m’occupe de leurs traitements, des commandes pour remplir les stocks de matériel et de médicaments, … » explique Simon Hager, Zivi au service cardiologie de la Auguste Viktoria Klinikum de Berlin. Si le service civil obligatoire semble moins éprouvant que l'armée, il ne ressemble toutefois pas vraiment à des vacances pour Gerry : « Je travaille entre huit et neuf heures par jour. Je travaille aussi le samedi et le dimanche, on ne peut pas laisser les patients seuls les week ends ! Dans ces cas-là, je peux avoir mon mardi ou mon mercredi ». Des horaires conséquentes, pour un salaire ou plus précisément un « solde » pas franchement mirobolant. « Environ 600 euros par mois » pour Gerry et « entre 600 et 700 euros par mois » pour Simon qui reçoit quelques primes.
Simon Hager, 20 ans, Zivi à la Auguste Viktoria Klinikum, Berlin
Le Zivildienst est mort ! Vive le BFD !
Force est de constater que le service civil obligatoire fournissait une main d'oeuvre conséquente et peu coûteuse à de nombreuses institutions, et la question de son remplacement se pose évidemment en termes économiques, mais pas seulement.
À partir du 1er juillet 2011, le Zivildienst sera remplacé par le Bundesfreiwilligendienst (service fédéral de volontariat) ou BFD. Selon la ministre de la Famille Kristin Schröder (SPD) ce BFD « est une invitation aux personnes de tous âges à s'engager au service de la communauté ». Ce volontariat diffère du service civil par l'absence de limite d'âge, il est ouvert à toute personne ayant terminé son cursus scolaire. Le principe reste très proche de celui du Zivildienst sauf que les domaines d'exercice ont été élargis à la culture et au sport par exemple. Le volume horaire est adapté en fonction de l'âge : les moins de 27 ans devront accomplir au moins 40 heures par semaine car ils sont sensés « avoir moins d'obligations familiales » que les plus âgés, qui pourront eux n'effectuer que 20 heures hebdomadaires. Par contre, la rémunération des volontaires sera diminuée de moitié par rapport aux 600 euros mensuels du service civil. En terme de durée le BFD durera un année entière contrairement aux six mois du Zivildienst. En ce sens, il sera donc beaucoup plus proche de deux autres alternatives au service militaire déjà existantes, la Freiwillige Sociales Jahr (FSJ) et la Freiwillige Ökologiches Jahr (FÖJ) qui permettaient déjà à des volontaires de consacrer une année entière au service des autres -dans le cas de la FSJ- ou de l'environnement -pour la FÖJ (voir encadré).
Différences entre le BFD et la FSJ/FÖJ
BFD
FSJ/FÖJ
Limite d'âge
Aucune
27 ans
Sexe
Homme ou femme
Homme ou femme
Durée
1 an minimum
1 an
Renouvellement
jusqu'à 5 fois
non
Durée du travail
Plein temps (-27 ans) ou temps partiel (+27 ans)
Plein temps
Rétribution
330 € minimum
330 € minimum
Versement d'allocations
Rien avant 25 ans
Oui
Hébergement et restauration
Libre
Libre
Affectations
Petite enfance et services à la jeunesse, soins de bien-être, santé et personnes âgées, assistance aux personnes handicapées, culture, conservation du patrimoine, sports, intégration, protection civile et secours aux sinistrés, protection de l'environnement
Petite enfance et services à la jeunesse, travail des jeunes, aide sociale, soins de santé, préservation culturelle et historique, sports, protection de l'environnement et de la nature
Affectation à l'étranger
non
oui
Responsbilité
Niveau Fédéral
Niveau des Länder
L'envie d'avoir envie
La volonté de la ministre de la Famille est véritablement de mettre l'accent sur « une nouvelle culture du bénévolat ». C'est l'un des aspects essentiels de cette réforme car désormais, rien ne sera plus obligatoire. Et il est vrai que s'ils ont le choix, on peut comprendre que de jeunes adolescents tout juste sortis du lycée n'aient pas forcément envie de consacrer un an entier au BFD. L'un des deux Zivis interrogés, Gerry, est en tout cas de cet avis : « S’engager un an, en temps qu’infirmier par exemple, c’est vraiment très dur. Ça dure plus longtemps, on gagne encore moins d'argent et on n'est pas super bien traité alors qu’on est volontaire. C’est définitivement trop dur à mon avis. »
Il faut donc sensibiliser les gens à la nécessité d'aider son prochain. Ainsi, on peut voir placardées un peu partout en Allemagne des grandes affiches (voir photo en tête d'article) représentant une jeune femme souriante, mains sur la taille, des images de bénévoles habilement incrustées dans le motif de sa robe d'un blanc immaculé, accompagnée du slogan « Nichts erfüllt mehr als gebraucht zu werden » (Rien n'est plus gratifiant que de devenir utile).
Il n'est pas évident que cela suffise car le défi est de taille. L'objectif est d'arriver à recruter 35 000 volontaires. Aux dires de la ministre de la Famille, l'intérêt porté au futur BFD est « énorme », mais les chiffres s'avèrent nettement moins flatteurs. Seuls 1000 nouveaux volontaires ont signé un contrat, quand 14 000 Zivis ont prolongé leur service après le 1er juillet.
Recherche volontaires désespérément
« Évidemment, le service civil ne sera pas entièrement remplacé par le BFD » tempère Jens Kreuter, Délégué fédéral au service civil. Mais le vide laissé par l'abolition du service obligatoire en terme d'effectifs demeure important. Le Zivildienst était déjà en perte de vitesse depuis quelques années : de 189 664 zivis en 2002, il n'en y a plus qu'environ 100 000 dix ans plus tard. Il va sans dire que les 35 000 volontaires attendus ne combleront pas ce déficit. Et cela ne rassure pas vraiment les institutions d’accueil des volontaires qui se demandent même comment elles pourront continuer à fonctionner après le 1er juillet. « Si nous n'avons pas de volontaires, nous ne serons plus en mesure d'offrir de services. (…) Cela sera soit très cher soit carrément supprimé. Nous craignons que le FSJ et le BFD ne couvrent pas les postes du Zivildienst » déclare Rosa Collingro la directrice adjointe de la Croix-rouge bavaroise.
« Les services à la personne, les excursions avec des personnes âgées ou handicapées n'étaient abordables que quand il y avait des Zivis » expique Sabine Ulonska, responsable de l'association Malteser Hilfdienst. « Soit nous trouvons des volontaires, soit nous ne pourrons plus proposer ces services ».
Le célèbre quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung explique que de nombreux candidats sont réticents à cause du flou qui règne autour du futur BFD « Notre personnel ne peut même pas calculer combien coutera un bénévole » déplore Sabine Ulonska. Des critiques que rejettent vivement les responsables du BFD « Tout cela est connu depuis des mois, toutes les institutions ont été prévenues et informées plusieurs fois. Si aujourd'hui un lieu d'engagement se plaint qu'il ne sait rien, c'est de la malveillance » s'est insurgé le Délégué fédéral au service civil.
Certains directeurs d'institutions semblent plus confiants dans la réussite du BFD, notamment grâce à son association avec la FSJ et la FÖJ. Pour Gundula Hötzer, directrice des soins de la Auguste Viktoria Klinikum de Berlin « cette année sera difficile pour tout le monde. Mais pour le moment, il semble y avoir beaucoup de volontaires puisque l’hôpital reçoit de nombreuses de candidatures au FSJ. » Elle admet toutefois qu'il « est vraiment trop tôt pour se faire une idée des conséquences de la réforme. Nous n’avons qu’à espérer que le BFD va se développer et remplacer, en termes d’effectif, le Zivildienst. » Un optimisme que partage aussi Ulrich Scheider, président de l'association Paritätischen Wohlfahrt, « sûr que dans quelques années le BFD va devenir quelque chose de merveilleux », même s'il admet manquer de candidats : environ 500 volontaires se sont concrètement déclarés intéressés auprès de son association dans tout le pays. À long terme, il en espère 5000, ce qui comblerait environ la moitié des Zivis précédents.
Il convient donc de relativiser cette disparition du service civil et surtout de ne pas enterrer son remplaçant dès sa première année. Avec la « triplette FSJ-FÖJ-BFD », l'Allemagne peut tout de même compter sur un réseau de volontaires très solide. De plus, nul doute que cette réforme va permettre la création de nombreux emplois. Et puis, les derniers Zivis comme Simon Hager le confient, « le service civil est une école de la vie » qu'il « ne peux que recommander ». Des volontaires ?
Till Buisson
29.06.2011
(1) Abréviation de Zivildienstleistende, littéralement : celui qui effectue un service civil.