
Le flou culturel d’Aly O’Bryant
La caisse à outils est posée au hasard sur le sol de la cuisine à rénover. Dans quelques minutes arrive un chargement en provenance d’Ikea. Il faudra porter les achats au quatrième étage de cet immeuble du quartier de Untergiesing, à Munich. Dans une chambre du convivial appartement, Noir Désir crie son « Tostaky ». Une chanson oscillant entre espagnol et français. C’est un peu, aussi, l’histoire d’Aly O’Bryant, ce Munichois, originaire de Haïti. « Une île découverte par Christophe Colomb en 1492, explique le jeune homme de 28 ans. C’est le traité de Ryswick qui l’a séparée en une partie espagnole, la République dominicaine, et une partie française, la République d’Haïti. » C’est de cette dernière entité qu’Aly O’Bryant est originaire. Son camp à lui est donc clairement affiché. « Pourtant mon nom de famille ne sonne pas du tout français, s’amuse l’étudiant en ethnologie. En Haïti, il y a beaucoup de patronymes français. Ma mère, avant de se marier, s’appelait Rose-Marie Sylvain. »
Poser une question sur Haïti à Aly, c’est automatiquement obtenir une réponse. Ce joueur de foot émérite a pourtant quitté son pays d’origine - première république noire de l’histoire à obtenir son indépendance, en 1804 - à l’âge de 12 ans. « Dans mes études, j’essaie au maximum de faire coller mes travaux avec mes origines. Ainsi j’ai réalisé un exposé sur le créole. En Haïti, tout nous ramène à la France, même si j’ai surtout le souvenir de la forte influence des Etats-Unis. Mais Haïti est une ancienne colonie française, le français, avec le créole haïtien, est encore la langue officielle. »
C’est un « rapprochement familial », comme le dit lui-même ce natif de Port-au-Prince, qui l’a amené vers Munich, avec sa sœur de deux ans sa cadette. « Ma mère s’était mariée à un Allemand. Moi j’ignorais tout de la langue. » C’est au lycée français, que le jeune Aly fera ses premières armes. Ce milieu ne lui sera pas que bénéfique. « A Munich, la communauté française est particulièrement soudée. C’est une force mais aussi un inconvénient. Elle manque d’ouverture sur les autres. Ça m’a handicapé pour découvrir l’Allemagne et sa culture. Tous mes amis étaient Français ou francophones. En fait, c’est au football que je connaissais des Allemands. » Il manquait à Aly O’Bryant, aujourd’hui parfaitement bilingue, d’appréhender de l’intérieur la France qu’il avait toujours imaginée, depuis la mer des Caraïbes, puis depuis la Bavière. Il le fera grâce à ses études avec un séjour de trois ans à Strasbourg, puis un passage à Paris. « J’avais un regard biaisé sur la France. Désormais, je vois les différences entre les Allemands et les Français. »
Il reste encore un pas à franchir pour Aly. Retourner sur la terre de ses racines. « Mais j’appréhende ce moment, avoue l’Haïtien lié depuis neuf ans à une Française rencontrée à Munich. J’ai déjà évoqué le sujet avec plusieurs personnes, pas seulement des Haïtiens mais aussi des Africains. Parfois, le retour est dur. On est parfois considérés comme des étrangers. Moi-même, je ne suis ni 100% haïtien, ni 100% français ou allemand. Je vis dans un flou culturel mais qui est aussi une ouverture d’esprit. » Dans l’air, les dernières notes de « Tostaky » se dissipent. « Tostaky », contraction de « toda está aquí ». Tout est ici. Et ailleurs, aussi, pour Aly.
Julien Bels
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