
Antoine Massolit. N’en parlez pas ! Il y a des noms qui provoquent, qui agitent… Même le flegme de Bernd n’y résiste pas !
Ce nom là est un bâton de sourcier. La pointe du « M » trouve les passions les plus enfouies, les volcans endormis, les geysers bouillonnants. Qui songerait, en connaissant Bernd, modèle de tempérance, de retenue, qu’à sa simple évocation, il puisse rentrer dans une rage digne de celle d’Ajax, perdre cette raison dont le comptoir est si bien établi qu’il ferait l’admiration de Siddhârta et d’une Miss Marple sous prozac ?
Ce même nom ne quitte pas les pensées de Monique. « Qu’est-ce que tu fais, bon Dieu ?! » se répète-t-elle sans cesse, le visage à quelques centimètres du miroir de la salle de bain, repassant l’ultime couche de mascara sur la courbure de ses cils. Le sait-elle elle-même ? Depuis quelques jours, il lui semble que le monde ne tourne plus sur la même orbite ; l’univers entier a simplement dérapé.
Elle étale délicatement du rouge, d’un rose très pâle, sur ses lèvres et détaille les grandes gerbes multicolores autour de ses yeux, le fard de ses pommettes.
« Longue vie à Zavatta ! » exulte-t-elle, dépitée. D’un mouvement brusque, sous lequel le masque de peau se tord, elle efface la palette trop bigarrée et recompose un maquillage plus sobre. Elle se regarde une dernière fois. Le résultat lui semble agréable. Elle sourit à cette image convaincante, adopte quelques attitudes, quelques mimiques d’adolescente, se moque, mais finalement se trouve, tout bien pesé, assez jolie... Elle attrape son manteau, ses clefs, une écharpe… Elle s’arrête devant la porte, en proie au doute. « Tu deviens folle, ma fille ! Que crois-tu faire ? », se demande-t-elle d’une voix vieillie, en tombant sur une chaise. Un jouet de Thomas est resté dans le couloir. Ce jouet innocent semble, à ce moment-là, la scruter, lever le poing contre elle et lui faire les pires reproches avant de se barrer en grognant. Elle enlève son manteau. Le téléphone sonne. « Oui… pas de problèmes… oui, oui, je serai là ! » C’était lui.
Elle hésite encore quelques secondes. Son cœur bat. Elle sort brusquement.
La rue est presque vide dans cet après-midi d’hiver. On y croise pourtant les mêmes badauds, les mêmes flâneurs absorbés, les saules « rastas » plongeant leurs feuilles dans le canal et, quelque part, la voix gutturale des marchands turcs, cri de promesses exotiques. Monique n’y prête pas attention. Elle songe à des détails anodins pour ne pas penser plus avant : son pied qui foule le pavé, d’une ligne à l’autre des dalles, le vent qui s’engouffre jusque dans ses os. Elle parle avec elle-même de la pluie et du beau temps pour éviter d’aborder les sujets qui pourraient fâcher. Plusieurs fois, pourtant, elle s’arrête, entame quelques pas dans l’autre sens avant de reprendre sa route pavée de mauvaises intentions jusqu’au métro.
Elle plonge dans le « U-Bahn ». Sur le quai, à quelques mètres de là, une vieille femme ronde, à la démarche chaloupée d’un pirate monté sur jambe de bois, la regarde de son œil mauvais brillant comme un diamant, serti d’un visage rubicond. Au bout de quelques secondes de cet échange visuel dans lequel Monique sent son cœur se racornir lentement, la vieille femme se met à brailler quelque chose d’incompréhensible en direction de Monique, part d’un rire moqueur, lui tourne le dos, et s’en va, en maugréant, jetant des poignées de sel invisible par-dessus ses épaules. Le métro arrive. Monique se jette dedans pour échapper à cette apparition douteuse. Il lui semble qu’elle devrait cracher par terre, ou quelque chose comme ça, pour conjurer le sort, mais elle préfère s’assoir.
Dans la touffeur du wagon, elle reprend lentement ses esprits, s’abandonne aux soubresauts, aux cahots, contemple les shrapnels lumineux qui traversent la nuit du tunnel et laisse filer ses pensées.
Antoine Massolit est l’incarnation d’un charme révoltant, le parangon de ses deux origines française et russe : cultivé sans en faire l’étalage, agréable sans être obséquieux, physiquement beau sans être fade, son plus grand atout est certainement cette pudeur, cette réserve mystérieuse, que l’on attribue, à tort ou à raison, à ses origines russes, à un romantisme dostoïevskien, qui à la lumière de grands yeux bleus et d’un sourire timide rend simplement les femmes complètement folles. Oui, folles ! Dans le sens le plus stricte. La perte simple des facultés de raisonnement, et plus particulièrement de se raisonner. Elles vendraient leur âme pour découvrir le secret enfoui dans ses prunelles là ! Cette curiosité, héritage, dit-on, d’une pomme trop vite croquée, agissait plus efficacement que tous les babillages de séduction. Au bout de compte, Antoine parlait peu, et en cela il servait d’autant mieux les intérêts de ce charme irrésistible. Ah, oui ! Il était aussi, accessoirement, l’ex petit ami de Monique et son premier véritable amour, d’autant plus dangereux que le garçon était parti pour une longue période à l’étranger, que Monique ne l’avait pas suivi, qu’elle avait rencontré Bernd par la suite, et que tout ceci avait, objectivement, un goût d’inachevé.
« Près de dix ans que nous ne nous sommes pas vus » songe-t-elle. Dix ans… Et puis, soudain, un coup de téléphone. Sa voix, presque inchangée, un soupçon plus grave, plus profonde. Il n’a pas dit pourquoi il l’appelait maintenant, après tant de temps, il n’a utilisé aucune des formules embarrassantes qui comblent des vides aussi prodigieux. Non, il lui a simplement dit qu’il voulait la voir. Et cette voix ne pouvait être déçue, ou simplement rejetée. Cette voix, comme ces yeux et comme ce sourire, rend sensuellement « à la merci de », pourrait-on dire. Monique a dit « oui » parce qu’il n’y avait rien d’autre à répondre.
Elle est réveillée par la voix mécanique qui annonce la station de métro où doit avoir lieu le rendez-vous. Elle descend. Les mètres qui la mènent vers la sortie s’allonge. Elle sait qu’au-delà, quelque chose pourrait être brisé. Dix ans d’une vie balayés… Cette idée a quelque chose d’excitant, mais aussi de complètement révoltant et d’effrayant. Pourrait-elle tout oublier ? Oublier Bernd. Oublier ce qu’ils ont construit. Au-delà même du cliché d’une famille, de gosses, d’un chien… Elle aime Bernd, elle en est sûre, et pourtant ses pas la guident vers un homme auquel elle ne pourra résister. C’est au-delà des forces humaines, cela participe à la mystique des choses et des corps.
Elle grimpe une première marche. Le vent d’hiver s’engouffre à nouveau. Le froid est de plus en plus mordant dans ces après-midi où le soleil disparaît de plus en plus vite. L’une après l’autre, elle monte les marches. Elle sait qu’Antoine est au bout de cet escalier. Elle ne sait pas ce qu’il y a au-delà. Elle est arrivé au bout, et il lui semble ne plus avoir aucune force. Soudain, un bruit, une ombre peut-être, attire son regard. C’est son reflet dans une vitre. Elle se voit non plus près du métro, ni même dans son costume d’il y a dix ans. Elle se voit maintenant, avec Bernd, ses enfants, sa vie. Elle se voit heureuse dans le cristal de cette vitrine. Elle se tourne et elle aperçoit Antoine à quelques mètres. Il a une expression bizarre, les sourcils froncés, le visage plus beau encore que dans son souvenir. Ses yeux semblent demander : « Alors ? » Mais il semble avoir lu la réponse dans ceux de Monique. Elle le regarde s’éloigner. Et s’éloigne à son tour.
Paul-Flavien Enriquez-Sarano
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zoe
bon en fait cette suite de prénom ne faisait pas vraiment sens...à moins que l´on ne retienne que les initiales...