Image de synthèse : le futur complexe des services secrets à Berlin
Les plans du nouveau bâtiment qui doit abriter le BND* (services spéciaux allemands) ont été volés vendredi 8 juillet, alors que la construction est lancée depuis 2006 et devait finir en 2013. Le vol de certains détails concernant « le plus grand projet de construction de l’Allemagne fédérale depuis la réunification », pourrait coûter cher au président des services secrets allemands, Ernst Uhrlau. Reste à savoir si le vol des plans remet en question la sécurité du bâtiment le plus secret de l’Allemagne fédérale …
Par les hautes portes d’acier, seuls les travailleurs et les chauffeurs ayant un permis spécial sont autorisés à passer. Clotûres opaques, caméras partout, panneaux « interdiction de prendre des photos et de filmer » : telles sont les mesures de confidentialité entourant la construction du nouveau bâtiment des services secrets, le BND (Bundesnachrichtendienst), à Berlin. Installé initialement à Pullach près de Munich en Bavière, le siège de l’espionnage et contre-espionnage allemand se déplace à Chausseestrasse dans le centre de Berlin, alors que les départements de technique et communication restent en Bavière. Conçu par le cabinet d'architecte berlinois Kleihues Berlin + Kleihues sur le site de l’ancien stade pour le Mondial de la Jeunesse à Berlin-est, le nouveau centre de la BND devait être le « plus moderne des services de contre-espionnage d’Europe centrale » selon son président Ernst Uhrlau. Avec une surface de 260 000m2, soit l’équivalent de 15 terrains de football, le complexe de la BND compte offrir à ses 4000 employés des bureaux modernes et pratiques au cœur de la capitale. Le but du déplacement des services étant de se rapprocher des organes de l’Etat fédéral : le siège du gouvernement et le parlement, eux aussi situés au centre de Berlin.
La construction, commencée en 2006, devait s’achever initialement fin 2013 ; une rapidité -toute relative- motivée par la peur secrète que l’installation soit la cible d’autres espions, avant que ceux de la BND n’y prennent place. Et c’est pourtant ce qui est arrivé : deux ans avant la fin présumée des travaux, le magazine Der Spiegel annonçait le vol des plans de construction du nouveau bâtiment. Le président du contre-espionnage Ernst Uhrlau essaie de désarmorcer le scandale, expliquant que les plans volés concernent une partie logistique du bâtiment : parking, cantine et espace d’approvisionnement en énergie. Selon les rapports des magazines Focus et der Spiegel, il s’agirait plutôt des plans de 33m2 de laboratoire, 17m2 de bureaux individuels et d’une archive de 60m2. Par ailleurs, ils contiendraient aussi des détails précis sur certaines barrières de sécurité, sorties de secours, protection incendie et isolation phonique. Alors, changement de plans pour les services secrets ?
Le président des services secrets (BND) Ernst Uhrlau
Changement de plan ?
Si la disparition des plans du complexe peut en faire rigoler certains, elle est loin d’être sans conséquence pour le président des services de l’Intelligence allemande. Même si ce dernier a essayé de désamorcer le scandale en plaidant que les plans volés étaient sans importance, cette déclaration serait à remettre en question, puisque même les toilettes du patron de la BND seraient top secrètes ! D’autant plus que M.Uhrlau n’en serait pas à sa première bourde. Mme Merkel l'aurait sorti de situations embarrassantes à plusieurs reprises. Ainsi cette inspection de routine au mois de mars, qui a révélé que Uhrlau avait surfé sur des sites commerciaux tels eBay ou encore des sites pornographiques, allant à l’encontre des règles strictes de l’utilisation d’internet avec des ordinateurs de fonction. La disparition des plans du complexe ne plaide donc pas en la faveur du sérieux des services secrets, ni de la sécurité entourant sa construction. Angela Merkel va-t-elle encore lui faire confiance ? Selon M.Bosbach, député chrétien-démocrate, « Monsieur Uhrlau a maintenant un réel problème ». « Le débat à la succession va bientôt commencer à cause de cet incident » a-t-il déclaré. M. Uhrlau pourrait avoir de sérieux ennuis, s’il s’avère qu’il a couvert la disparition des plans de construction.
Clochemerle fédéral
En attendant cette polémique a réveillé la tenace défiance de la Bavière à l'égard de Berlin. La capitale fédérale incarnant l’inefficacité économique, la gabegie budgétaire ou encore la pauvreté en un mot une "danseuse" coûteuse dont il faut se méfier. Les députés CSU (le variante bavaroise de la CDU) Peter Gauweiler et Florian Hahn demandent l'arrêt immédiat du déménagement du BND de Pullach près de Munich vers Berlin. Selon le magazine Focus, ils demanderaient même le retour complet et définitif de l'institution en Bavière.
Le gouvernement va donc mener une « action sérieuse », rapporte le porte-parole du gouvernement Steffen Seibert. Une commission va être mise en place afin de découvrir les conséquences du vol sur la poursuite des travaux et la sécurité du bâtiment, ainsi que sur la responsabilité du président de la BND. La semaine dernière, le porte-parole du SPD Thomas Oppermann a annoncé qu’il allait exiger des informations sur cette affaire. Aucune décision n’a encore été prise, espérons que le vol ne mènera pas un changement de plan ! Cette idée fait enrager : pour une construction d’une valeur de 470 millions d’euros, que va-t-il se passer s’il faut reconstruire une partie du bâtiment ? et combien cela va-t-il coûter à Berlin ? Même le parti de gauche (Die Linke) et les Verts s'inquiètent de la potentielle flambée des coûts à venir : le député Hans-Christian Ströbele, porte-parole des Verts, et par ailleurs membre de la commission de contrôle parlementaire (PKG**) avertit de « l’effort supplémentaire substantiel ». A commencer par les 18 millions d’euros en plus que le BND devrait recevoir afin de renforcer les contrôles de sécurité …
Cette mésaventure rappelle qu’en 1988, le vol des plans de la nouvelle ambassade américaine à Moscou a conduit à la démolition du bâtiment .. et à sa reconstruction !
Charlotte Martinez
26/07/2011
* Le BND (Bundesnachrichtendienst - Service de renseignement fédéral) chargé de l'action extérieure et du contre-espionnage est un des trois services de renseignement fédéraux allemands avec le BfV (Bundesamt für Verfassungsschutz - Service fédéral pour la défense de la constitution) plutôt tourné vers la sécurité intérieure et le MAD (Amt für den Militärischen Abschirmdienst - service pour la protection militaire) pendant militaire de ces services.
**Le PKG (Parlamentarisches Kontrollgremium) est la commission parlementaire chargée de surveiller le travail de l'exécutif. Parmi ses attributions figure le contrôle de l'activité des trois services fédéraux de renseignement, dont le BND donc. À ce titre les parlementaires membre du PKG peuvent à tout moment se rendre dans tous les bâtiments des services concernés et consulter tous les documents qu'ils jugent nécessaires.
Historiquement le PKG (Parlamentarisches Kontrollgremium) est depuis 1978 l'héritier du PVMG (Parlamentarische Vertrauensmännergremium) qui avait été mis en place par le chancelier Konrad Adenauer en 1956. Depuis 1999 l’appellation PKK (Parlamentarische Kontrollkommission) a été abandonnée pour l'actuelle afin d'éviter les ambiguités liées aux initiales (le PKK est le nom d'un parti révolutionnaire du Kurdistan aussi présent en Allemagne).