
« Ich bin Julien, créateur d’illusions ». Voilà comment cet élégant sexagénaire, catogan gris et feutre noir, se présente à son public. Sa spécialité, c’est le « table hopping » : le magicien passe de table en table pour réaliser ses tours. « J’aime voir le regard émerveillé de la personne en face de moi, qui redevient enfant ». Depuis plus de huit ans, Julien Daniel se consacre à sa passion et se produit régulièrement à Berlin, sa ville d’adoption depuis 1982. Entre deux tours de magie…
Il s’est levé aux aurores et son reflet dans le miroir lui arrache une grimace désolée. « J’ai l’air fatigué, n’est-ce pas ? ». Mais Julien Daniel ne manque pas d’énergie et c’est à toute allure que, volubile, il raconte volontiers son parcours : hier dans l’import-export, aujourd’hui magicien. De ses débuts professionnels en Angleterre dans les années 70 à son arrivée à Berlin…un peu par hasard. « Un ami de mon père cherchait quelqu’un pour le seconder dans sa société d’import-export. On travaillait avec les pays de l’Est, Berlin était une plaque tournante. J’avais beaucoup voyagé mais je ne connaissais pas du tout cette ville ».
Dans la ville encore divisée, Julien Daniel s’installe dans un petit appartement de Grünewald. « Berlin-Ouest était une île, très protégée ». De la chute du mur, Julien se souvient de l’atmosphère de liesse et sourit en évoquant quelques anecdotes : les queues devant les banques pour récupérer les 100 Deutschemark de bienvenue, les bananes, premières denrées convoitées, la découverte des magasins pornos…on reste incrédule, pour le plus grand plaisir du magicien. Plus sérieusement, les souvenirs de la ville divisée ont profondément marqué l’homme. « On ne se rend pas compte de comment c’était là-bas : il n’y avait pas d’enseignes lumineuses, les rues étaient obscures. C’était gris et sombre. » Sans parler des fastidieuses fouilles à Check Point Charlie, « alors qu’en plus, ils me connaissaient, ils savaient bien que ce n’était pas dans mon intérêt de cacher quelqu’un ! ». Basé depuis quelques années à Steglitz, il reconnaît ne sortir que très peu à l’Est. « Je sais, c’est stupide, la séparation, c’est dans la tête ! Mais beaucoup de gens de mon âge ont du mal aussi. C’est difficile à dire… une sorte de feeling…j’ai pas encore assimilé. » Le sujet est sensible, le magicien, mal à l’aise. « Quand le mur est tombé, ça a été une délivrance. Puis on a trouvé ça moins fantastique, car ça a coûté beaucoup plus cher qu’on ne le pensait à l’époque. Cet impôt de solidarité qui devait durer un ou deux ans… On le paye toujours ! »
Aujourd’hui, Julien regarde vers la Provence. Dans trois ans, il partira s’y installer avec sa troisième femme, berlinoise, « pour y finir ma vie. C’est décidé depuis 10 ans, on adore ce coin. Et maintenant que les enfants sont grands... » Parce que Berlin, finalement, Julien ne pensait y rester que deux ou trois ans. C’était compter sans l’amour, « ma grande faiblesse », admet-il l’œil malicieux. « J’ai eu des enfants. J’ai quitté leur mère mais les enfants, c’est sacré. Je suis resté là pour les voir grandir et je n’ai aucun regret. » Même en Provence, Julien Daniel en est certain, il « gardera une valise à Berlin, comme disent les Allemands ! »
Sonia Gonzalez