
 |

|
 Zonenkinder Collective
(c) Thomas Hess
|

Le vendredi 10 juillet, le centre culturel berlinois das Haus Schwarzenberg accueillait dans sa galerie Neurotitan le vernissage de l’exposition temporaire et éphémère « Per-Ma-Cul-Ture ». Son objet ? Une réflexion autour de la création artistique à la fois individuelle et collective, empreinte d’enjeux contemporains sociaux, éthiques et écologiques. Une occasion parmi d’autres d’apporter un éclairage particulier sur l’art urbain au sein du Tout-Berlin.

Une culture perméable et performative.
La galerie Neurotitan au 39 de la Rosenthalerstrasse prête donc ses murs blancs et dénudés pour l’accueil de Permaculture(1) du 8 juillet jusqu’au 6 août 2011. Cette exposition a éveillé la curiosité de la Gazette qui a suivi l’événement. Permaculture, c’est une aventure en deux temps : d’un côté un collectif de plusieurs artistes (Emess, Deckstool Company, Erik Otto, Mosstika, Neozoon, Spy et Zonenkinder Collective) et de l’autre, la présence de tout un chacun, quidam femme et homme souhaitant participer à cette entreprise artistique au travers de nombreux ateliers bien particuliers. Du kreativ-Speeddating à la Guerilla Gardening Krafternoon, tout le monde est invité à offrir sa touche personnelle, touche de couleur ou grain de mousse, petits papiers – recyclés, autant de perspectives communiantes qui donnent à Permaculture son caractère ouvert et démocratique.
Aux antipodes de l’art pour l’art.
Premier temps de ce diptyque, l’exposition en elle-même. Toiles, photographies et vidéos deviennent les supports qu’utilisent des matériaux de récupération, organiques ou naturels tels qu’un morceau de tissu, de fourrure, un arbre ou encore une planche de skateboard. L’idée est de penser une conciliation entre les activités humaines et la nature dans l’optique de créer des écosystèmes durables. Objectif que partagent les artistes réunis autour de Permaculture.
Le travail de Deckstool Company peut ainsi se résumer en une phrase : tu m’as donné ton skate et j’en ai fait un tabouret. Il s’agit bel et bien de transformer des planches à roulettes, produit de la culture urbaine et populaire « made in west » en mobilier original et raffiné sous forme de chaise, tabouret ou autre armoire.

 |
|
 Deckstool Company
(c) Thomas Hess
|

Emess, street-artiste berlinois se démarque quant à lui par son choix de sculpter et d’imprimer l’art au cœur de la ville. L’espace urbain se transforme au travers du support visuel (affiches sous forme de pochoirs aux messages politiques) mais également grâce au support sonore et musical, comme le montre ses dernières créations : mixte entre de petits moulins à vent, des nichoirs et des boîtes à musique, ses installations fonctionnent à l’énergie éolienne et redimensionnent la musique acoustique au sein de l’espace public et citadin. Les œuvres d’Emess se trouvent déjà à Berlin et à Stockholm.
www.youtube.com/watch
www.youtube.com/user/EMESSism


Peintures, immenses installations, décors de théâtre, vitrines de détail ou encore plateaux de cinéma, Erik Otto, basé à San Francisco se veut un artiste indépendant et polyvalent. Sa contribution à Permaculture s’inscrit également dans l’art de la récupération. Tubes de peinture usagés et pièces de charpente en bois sont les matériaux recyclés au service d’Erik Otto et de ses œuvres à la fois conceptuelles et expressives puisque certaines prennent mouvement grâce à une vidéo sous forme d’images-photos en accéléré.


Mosstika. Street-artiste hongroise travaillant à Brooklyn, le nom qu’elle s’est donnée éveille déjà l’attention sur des œuvres en rapport avec la nature. Graffitis en mousse ou compositions de plantes, ses œuvres reproduisent le mouvement et le vivant de la flore au sein de l’urbanité. Pour Permaculture, Mosstika installe une planche au sol recouverte de mousse et de sel formant des dessins qui rappellent les décorations schématiques traditionnelles hongroises.


Steffi Goebel, organisatrice et commissaire de l’exposition donnait pour la Gazette ces impressions sur cette œuvre incarnant la durabilité : « Quant à l'installation de Mosstika, c'était vendredi encore une image de sel sur de la terre répandue au sol. Au cours des quatre derniers jours, elle s'est complètement modifiée à cause de l'humidité. Nous attendons avec impatience de voir comment va évoluer l'image avec le temps: peut-être le sel va-t-il se cristalliser, ou quelque chose de ce genre. Cette installation est une mise en pratique d'une idée de l'artiste Mosstika, de Brooklyn, qui a également mené des projets comme Moos Graffiti. »

Animaux et humains, habitat naturel ou citadin, pollution urbaine et retraitement écologique, autant de dialectiques qui fondent tout le travail du groupe d’artistes (de Paris à Berlin) Neozoon. Au printemps 2010 dans un zoo de Münster (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), Neozoon décide de produire tant une réflexion sur le réel et l’illusion qu’une critique du modèle de vie consumériste occidental, en créant des figurines amovibles recouvertes de vêtements de fourrure usés ou jetés. L’intérêt est ensuite de filmer les réactions du public (adulte comme enfant) en face de la cage. Comme Steffi Goebel l’expliquait à la Gazette « ils ont mis des automates en forme d'animaux à fourrure dans une cage et ont filmé les réactions des visiteurs. Ils les ont appelés „animaux-manteaux“, et étrangement, 90% des visiteurs croyaient qu'il s'agissait là d'une nouvelle espèce. Un aspect intéressant de la vidéo est aussi la manière dont elle a été tournée, de derrière les visiteurs. On devient à son tour observateur des animaux et des visiteurs. » Les déchets prennent de nouveau vie avec une valeur nouvelle, à la fois environnementale et éthique, rappelant les limites humaines et urbaines face à la gestion des écosystèmes et la prise de conscience qui doit en découler.


Spy, artiste madrilène est devenu depuis le milieu des années 80 une référence en matière de graff et de street-art. En se réappropriant l’espace urbain par un travail d’observation, de transformation et de duplication, Spy réfléchit la réalité citadine et y réinvente de nouveaux codes de communication à la fois ludiques, ironiques et réflexifs. Contrecarrer l’inertie automatisée dans laquelle évoluent les rats des villes, tel est le but que s’est fixé Spy.




Les artistes hambourgeois de Zonenkinder Collective ont également à cœur de prolonger la métamorphose de l’environnement en détournant le contexte situationnel originel. Scènes urbaines au sein de la nature, l’observant extérieur est en proie à des changements de perspective qui révèlent à terme la réalité sous le prisme des apparences. « Wir lieben es, Spots zu entdecken, ob in der Stadt oder der freien Natur, um diese durch spontane kreative Eingriffe zu verwandeln, umzudeuten und dadurch neue Geschichten zu erzählen und ungewöhnliche Assoziationen beim Betrachter auszulösen*», tel est l’esprit du Collectif Zonenkinder. Visages souriants peints sur des troncs d’arbre perdus dans les bois, images murales bizarroïdes, objets du quotidien, trouvés, récupérés et réagencés, l’univers du Collectif Zonenkinder dénature et donne un nouveau souffle de vie à des œuvres parlantes et théâtralisées, véritables acteurs au même titre que le public lui-même.
*« Nous aimons cela, découvrir des lieux, que ce soit en ville ou en pleine nature afin de les métamorphoser grâce à des actes de création spontanés, de leur conférer une autre signification et par là raconter de nouvelles histoires tout en suscitant des associations inhabituelles chez le spectateur. »


Permaculture ou l’art du « do-it-yourself ».
Le deuxième volet du diptyque Permaculture axe sa réflexion autour d’une idée-phare : tout un chacun peut s’adonner à l’acte de création. Telle est la perspective des workshops et autres ateliers dans lesquels les « non-artistes » sont conviés à nourrir le « motto » de l’exposition : récupérer, transformer et se réapproprier des objets du quotidien, réinsérer la nature et ses potentialités au sein de la ville, le tout pour favoriser « l’art durable » ainsi qu’une discussion sur la conscience écologique.
Le jeu de l'Amour et de la création
Le premier workshop s’est d’ailleurs tenu il y a peu (le 20 juillet 2011 à 20 heures à la galerie Neurotitan) avec le soutien de das Wostel (un Work-Hostel). Das Wostel est une agence berlinoise basée à Neukölln qui propose pour ceux qui préfèrent fuir la solitude du domicile ou les atmosphères froides et impersonnelles de certains bureaux, de mettre à disposition des lieux de travail professionnels, ambiancés et chaleureux. Depuis peu ils organisent régulièrement des expositions, des soirées films sur le Street-art ainsi que des kreativ Speeddating. Dans le cadre de Permaculture, das Wostel a ainsi apporté sa contribution à cet atelier si particulier. Il s’agissait au travers d’un kreativ-Speeddating de permettre à une poignée de femmes et d’hommes de se rencontrer autour d’une table afin de laisser parler leurs mains… Le but : échanger dans un premier temps avant de laisser place à l’expression et à la créativité par le collage, le découpage et l’assemblage. Créer une œuvre collective autour de l’idée de l’art durable, tel était l’objet de ce workshop comme le suggérait à la Gazette l’une des organisatrices de l’événement, Jessica Wallen : « le speeddating était une bonne idée car il amène les gens à se socialiser autour de la création artistique durable. » Steffi Goebel et Jessica Wallen, à l’initiative de l’exposition Permaculture sont également les instigatrices de ces ateliers collectifs.


 |  |

|
 Jessica Wallen (à g.) et Steffi Goebel
(c) Romain Rivet
|
Steffi Goebel est organisatrice de projets artistiques et culturels. Elle a contribué à la réalisation du festival international de la bande dessinée à Berlin en 2003 et l’exposition en 2005 « Mit Superman fing alles an ». Elle travaille depuis 2007 pour la maison Schwarzenberg et sa galerie Neurotitan. Jessica Wallen est quant à elle commissaire d'exposition indépendante à New York. Depuis 10 ans, elle anime et organise à San Francisco des expositions d’art contemporain au sein d’organisations à but non lucratif et dans des salles d’art alternatif. "Nous nous sommes rencontrées par le biais d'une connaissance commune qui a exposé dans la galerie, nous confie Steffi Goebel. Nous sommes en contact depuis un an et demi et nous avons développé ce projet ensemble. Nous nous partageons la tâche de commissaire d'exposition. Chacune de nous a amené la moitié des artistes. Du fait qu'elle est originaire de New York, elle a contacté les artistes américains, de mon côté, les allemands". Ces deux personnalités ont permis à Permaculture une visibilité et une résonance sur la signification du street-art mais surtout sur la nécessité d’approfondir l’art durable voire écologiste. Permaculture, c'est aussi la possibilité pour chacun de s'exprimer comme le souligne Steffi Goebel: "Nous voulons non seulement montrer ce que les artistes ont produit, mais aussi à quel point il est possible de créer et faire soi-même."

Rien ne se perd... Tout se transforme
En partenariat avec l’association à but non lucratif Kulturlabor Trial & Error et Open Design City, le deuxième workshop intitulé Bottle-Top Banner Bag Krafternoon, s’est déroulé le 23 juillet à 13 heures autour d’un débat participatif sur la capacité de transformer et recycler les déchets. En effet, Kulturlabor Trial & Error est un collectif de concepteurs et manageurs de projets, de craftivistes(2) et d’artistes basés à Berlin. Il a pour but la mise en œuvre de projets sociaux et culturels et le développement de réseaux au niveau local, axés sur le upcycling - « mieux-cyclage ». Mais aussi l’échange de connaissances, de savoirs et de compétences à l’aune du fameux « do-it-yourself ». L’utile rejoint le beau puisque les œuvres ainsi produites au cours de cet atelier comportent non seulement une dimension esthétique et artistique mais encore réfléchissent la question d’un mode de vie durable. A partir de bâches en PVC déjà utilisées, de bouchons en plastique et de chambres à air de vélos, les participants ont réalisé sacoches et sacs qu’il est également possible d’acheter.
Comme l'explique Steffi, "il existe d'innombrables façons de réutiliser les matériaux. Pas besoin d'acheter d'onéreux pots de fleur, il suffit d'utiliser de simples tétra-packs. Chacun a la possibilité, par des moyens simples, de réduire la quantité de déchets qu'il produit, faisant ainsi quelque chose de bien pour la ville et éveillant la conscience qu'il existe une responsabilité. Tout ne doit pas rester à l'identique pour que rien ne se dégrade, mais il faut utiliser les ressources qui sont à notre disposition de manière à ce qu'elles le soient aussi pour les générations futures. C'est de cela qu'il s'agit en fait: ne pas de tout rejeter en bloc, la technologie etc, mais de faire avec ce que nous avons, pour qu'il en reste aux générations à venir."

Reverdir la cité
Le dernier workshop dénommé Moos-Graffiti Krafternoon, se déroulera le 6 août prochain à 15 heures à Neurotitan. Il s’agira de réaliser des graffitis avec de la mousse sur des panneaux de bois amovibles. Grâce à un mélange de bière, de sucre, de yaourt et de spores, il devient possible de réinventer le street-art en réfléchissant à la fois l’éphémère, l’art urbain et la nature.
Avis aux amateurs de street-art tout comme aux adeptes du recyclage et de l’upcycling made in germany, cette exposition en vaut le détour !
Sarah Houmairi-Romy et Romain Rivet
24 juillet 2011
Galerie Neurotitan, Rosenthaler Str. 39, 2. Hof, 1. OG, 10178 Berlin
Öffnungszeiten/horaires d’ouverture): Mo - Sa von 12.00 - 20.00, So von 14.00 - 19.00 Uhr/ Lundi – Samedi de 12h à 20h, Dimanche de 14h à 19h.
www.haus-schwarzenberg.org

(1) La permaculture, (contraction de « permanent agriculture ») est un terme inventé par le scientifique Bill Mollison et le designer écologiste David Holmgren. Il s’agit d’une science systémique et holiste dont le principe est la soutenabilité des sociétés et des activités humaines au niveau économique, social et écologique. La permaculture tend à favoriser des écosystèmes sur la base d’une éthique spécifique : respect et soin de la terre nourricière, sauvegarde et harmonie des sociétés humaines, distribution équitable des ressources. La permaculture a également inspiré de nombreux artistes comme le peintre et architecte Friedensreich Hundertwasser, qui tente dans ses œuvres une réappropriation de l’espace urbain où la nature y tient une place très importante.

(2) Le craftivisme et son substantif craftiviste est un néologisme anglais issu de la contraction de « craft » et « activism ». Il désigne créateurs, artistes et artisans engagés, militant pour des causes politiques, écologiques et sociales. Il s’agit d’une réaction à l’ère postindustrielle, la production de masse et la standardisation, les inégalités sociales et des risques écologiques de plus en plus criants. Ce mouvement remet en avant les bénéfices de l’économie domestique (l’artisanat tel que l’apprentissage du tricot, de la confection de chapeaux ou encore de la vannerie) et se veut le fer de lance de l'esprit créatif personnalisé, en vue d’améliorer le quotidien individuel et collectif.
craftivism.com