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Boualem Sansal
Photo: Marion Muracciole/La Gazette


Invité à la fin du mois de septembre par le festival international de littérature de Berlin, Boualem Sansal est le lauréat du Prix de la paix des libraires allemands. Il sera récompensé le 16 octobre, dans l'église Saint Paul de Francfort, qui a déjà vu passer d'illustres personnages, entre autres Leopold Sedar Senghor, Yehudi Menuhin, ou encore Vaclav Havel. Cette année, les libraires allemands saluent « un romancier passionnant, qui travaille avec beaucoup d'esprit et de sensibilité à la rencontre des cultures, dans le respect et la compréhension mutuelle entre les peuples », et souhaitent « lancer un signe en faveur du mouvement démocratique en Afrique du Nord ». Et en effet, l'écrivain algérien francophone appelle ses compatriotes à s'opposer comme lui au régime d'Abdelaziz Bouteflika et à à renverser ce « dictateur habillé en démocrate », installé au pouvoir depuis 1999. Rencontre dans la capitale allemande, avec un homme engagé et déterminé.


La Gazette: Nous sommes un journal franco-allemand, voici donc la question rituelle. Quel est votre lien avec l'Allemagne ?

 

Boualem Sansal: J'ai d'abord un lien ancien avec l'Allemagne, en tant que haut fonctionnaire, au ministère de l'industrie Le plus grand partenaire de l'Algérie dans le domaine industriel, c'est l'Allemagne. J'ai donc été très souvent appelé à aller dans des délégations d'hommes d'affaires, de hauts fonctionnaires, pour négocier. J'ai connu l'Allemagne à travers ce biais là, à travers ce qu'elle a de meilleur et de supérieur aux autres; c'est à dire son industrie. Ensuite, j'ai redécouvert l'Allemagne sous un autre angle. J'ai une passion pour l'Allemagne, je viens très souvent, cinq ou six fois par an, voire plus, j'y ai maintenant beaucoup d'amis. Je me sens bien en Allemagne.




Auschwitz
photo: Harshil Shah

La Gazette: D'où vous est venue ce que vous qualifiez de « passion » pour la Shoah ?

 

Boualem Sansal: C'est lié à ma trajectoire personnelle, j'avais sans doute une sensibilité particulière pour ce genre de choses. Et au début des années 1980, j'ai découvert ce village dont j'ai tiré ce roman: Le village de l'Allemand. J'ai voulu comprendre le pourquoi, le comment et les mécanismes de la Shoah. Ça s'est très vite transformé en une sorte d'addiction. Au départ, j'avais un intérêt plutôt historique pour cet évènement, l'intérêt d'un être humain qui s'intéresse aux grands malheurs du monde. Ensuite j'ai fait un travail de plus en plus scientifique, pour essayer de comprendre réellement.

 

 

La Gazette: Votre regard sur cette tranche de l'histoire a-t-il évolué ?

 

Boualem Sansal: Aujourd'hui, je me pose des questions qui ne me venaient pas à l'idée il y a dix ans. Par exemple, la question de la culpabilité. On découvre que la frontière entre victime et criminel est très mince. Depuis quelques temps, je travaille beaucoup sur les Sonderkommando, ces prisonniers qui étaient chargés de sortir les cadavres de la chambre à gaz et de les emmener aux fours crématoires, puis de récupérer les cendres et d'aller les jeter dans les rivières aux alentours. Je lis en ce moment un livre terrifiant de Krakowski, qui a du faire ça pendant des années. On découvre que tout en étant un homme de bien, on peut vivre dans le mal absolu. Comment l'âme humaine se protège de cela? La protection la plus évidente est le suicide. Mais même lorsqu'on est un homme de bien, le mal exerce une fascination étrange sur l'âme humaine. Chacun est donc un tortionnaire en puissance.




L'église Saint-Paul de Francfort, où le prix de la paix sera remis à Boualem Sansal le 16 octobre prochain.
Photo: dontworry

La Gazette: Que signifie pour vous le prix de la paix, que vous allez recevoir ?

 

Boualem Sansal: Ce prix est un grand évènement, dans la mesure où il reconnait que je suis un homme qui œuvre pour la paix. Je n'en avais pas conscience. Au contraire, j'étais un militant, dans l'appel à l'action, prêt à faire la guerre pour mon pays et pour me libérer. Mes livres sont des plaidoyers pour la guerre. Ce prix va me changer, mais je ne sais pas encore comment, de la même manière que la découverte de ce village dans les années 1980 et que l'étude approfondie de la Shoah m'ont beaucoup changé.


La Gazette: Pourquoi cette phrase que vous avez eue: « il faut s'engager à visage découvert » ?

 

Boualem Sansal: Être caché, c'est manipuler les autres. C'est faire prendre des risques aux autres en disant: « Allons à la guerre, je vous suis! » Signer de son propre nom, c'est dire: « Allons à la guerre, ensemble ». Se cacher décrédibilise le discours, et entraine de la suspicion. Au-delà, il faut assumer pleinement son engagement politique. Comment s'engager à moitié lorsqu'un système vous écrase? S'engager à moitié, c'est servir la dictature. Il n'y a pas de demi-mesure. Ou on soutient la dictature, ou on devient un ennemi de la dictature et la dictature finira par vous tuer, alors il faut aller jusqu'au bout.

 

 

La Gazette: Aujourd'hui,vous vivez en Algérie. Vous arrive-t-il de craindre pour vous ou pour votre famille ?

 

Boualem Sansal: Bien sûr. C'est un régime très dangereux, qui tue facilement. Mais le fait d'être en Algérie ne change rien. L'un des plus grands opposants a été assassiné à Francfort, ils l'ont pendu dans sa chambre d'hôtel. Un autre a été tué à Barcelone. Mais le meurtre n'est pas la seule solution du régime. Un opposant peut être discrédité, pris dans un complot... J'ai réfléchi avant de signer mon premier ouvrage. J'aurais pu aller se cacher au fin fond des États-Unis, dans un petit village. Mais à quoi sert le combat dans ces conditions? pourquoi se battre si c'est pour se cacher sous une pierre?




M. Bouteflika reçu en 2010 par MM Kouchner et Estrosi, lors du 25e sommet d'Afrique. Le gouvernement français entretient des rapports très cordiaux avec le pouvoir d'Alger.
Photo: francediplomatie

La Gazette: Vos livres sont-ils publiés en Algérie?

 

Boualem Sansal: Le village de l'Allemand a été censuré en Algérie. Mes trois premiers romans* se vendaient, on pouvait les trouver en librairies. Pourtant, ils dénoncent tout aussi violemment le pouvoir que les suivants. Mais le contexte le permettait, le président Bouteflika venait d'arriver au pouvoir, il y avait une certaine détente. À l'époque, j'avais une vie littéraire normale. Et puis j'ai donné plusieurs interviews, et dans certaines d'entre elles, je me suis attaqué directement au président Bouteflika. Alors j'ai été limogé [en 2003]. En 2006 j'ai écrit Poste Restante qui a été interdit et cette décision s'est étendue de manière non-écrite à tous mes ouvrages et à ma personne. C'est à dire que depuis six ans, je n'existe pas.

 

 

La Gazette: Comment vivez-vous cette mise à l'écart?

 

Boualem Sansal: Quelquefois ça me gène. Les gens écrivent n'importe quoi dans la presse et je ne peux pas répondre. Je ne peux pas intervenir et corriger. C'est frustrant. Je rencontre parfois des personnes de la presse à qui je demande s'ils me publieraient si je leur envoyais un papier. Ils me répondent que ça dépend de ce que j'aurais écrit, parce qu'il y a la censure. Les journaux subissent la censure et beaucoup de pression de la part de l'État. Ils impriment sur des rotatives qui appartiennent à l'État. Alors s'ils veulent imprimer quelque chose qui ne plait pas, soudainement il y a une grève d'une heure ou alors la machine tombe en panne et l'édition ne peut pas être imprimée.


La Gazette: Y a-t-il eu un « printemps arabe » en Algérie ?

 

Boualem Sansal: Cette année, en février, on a appelé à manifester sur la place d'Alger. On était 2000 sur la place, et autour de nous, il y avait 35 000 policiers. La population était tenue à l'écart dans un cercle de 3 km. La masse ne pouvait pas se créer et déborder le service d'ordre. Ils ont beaucoup appris de la gendarmerie française et de la police américaine. Maintenant ils savent comment empêcher les gens de manifester. Le premier cercle, c'est la police, le deuxième cercle la gendarmerie en dehors des villes, et plus loin c'est l'armée. Toute la ville est donc en état de siège en 1h de temps. On ne peut pas non plus entrer dans la ville par l'autoroute, tout est fermé, ils créent des embouteillages à l'entrée de la ville. On ne peut donc pas accéder au centre-ville, et au centre-ville, toutes les ruelles sont bloquées. Dans les petits villages et les petites villes, ils permettent, parce qu'il faut laisser les gens se défouler. Si les gens manifestent, la police n'intervient pas. Ils marchent, ils crient, ils détruisent, ça permet de détendre l'atmosphère.


La Gazette: Avez-vous tout de même l'espoir de voir tomber le régime de M. Bouteflika ?

 

Boualem Sansal: Pas dans l'immédiat. Le régime algérien est beaucoup plus fort que le régime tunisien par exemple. En Tunisie, c'était une petite dictature policière. Le pouvoir algérien est issu de la révolution. Les membres du pouvoir ont déjà fait une guerre, ce sont des révolutionnaires, ils ont une morale spéciale, le meurtre leur est très naturel, ils sont extrêmement dangereux. Ils ont réussi à surmonter une guerre civile de dix ans. À un moment, les islamistes étaient très proches de prendre la capitale. Et en créant une contre guérilla, le pouvoir a réussi à vaincre les islamistes.




« Quelle que soit la langue que vous parlez, il y a beaucoup de gens qui ne vous comprennent pas ». Voilà qui semble résumer la situation linguistique compliquée de l'Algérie.
Ici, panneau d'entrée de commune, en arabe littéral, berbère et français.
Photo: Vermondo

La Gazette: Quelle est la situation linguistique en Algérie ?

 

Boualem Sansal: En Algérie, il n'y a pas de langue, et il y en a trop. Il y a l'arabe classique qui est l'arabe du coran. C'est une langue uniquement utilisée dans le domaine religieux et dans une littérature, une poésie laudative. C'est la seule langue qui est enseignée à l'école, car tout Arabe se doit de connaître l'arabe du coran. Il y a ensuite l'arabe qui est parlé par les populations. C'est un mélange de mots d'arabe classique transformés, de mots empruntés aux langues anciennes, aux dialectes, arabisés. Cette langue n'est pas écrite, n'a pas de syntaxe, pas de grammaire, et est instable. On ne peut la parler que dans des lieux très limités, car elle varie d'un village à l'autre. Donc on comprend, mais pas tout. Cette situation a perduré pendant des siècles, d'un côté la langue du coran pour le sacré, de l'autre la langue de la rue pour le monde profane.

 

 

La Gazette: Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui?

 

Boualem Sansal: Lorsque l'Algérie s'est retrouvée indépendante, la question de la langue officielle s'est alors posée pour la première fois, car jusque là, la langue officielle avait toujours été celle du colonisateur. On ne voulait pas garder le français et l'arabe dialectal ne pouvait pas servir de langue officielle. Comme il y avait un grand sentiment de religiosité, ils ont choisi l'arabe classique. Mais très vite, ils se sont rendus compte qu'on ne peut pas faire d'une langue sacrée une langue officielle de travail. En effet, l'arabe sacré s'est arrêté au 16e siècle et ne s'est pas enrichi depuis. Et en dix siècles, il s'est créé des milliers de concepts et d'idées nouvelles. Alors on a rapidement créé ce qu'on appelle l'arabe officiel. C'est un mélange d'arabe coranique – peut-être 30% à 50% – et de traductions phonétiques de l'anglais et du français pour tous les mots qui manquent.

 

La Gazette: Cette multiplicité de langues pose-t-elle des problèmes de compréhension ?

 

Boualem Sansal: Quelle que soit la langue que vous parlez, il y a beaucoup de gens qui ne vous comprennent pas. Mais le vrai drame, c'est pour l'école et la justice. Au tribunal on est tous dans la situation de quelqu'un de sourd et muet. Le juge le procureur et l'avocat s'expriment dans un arabe classique châtié, qu'il est interdit de traduire, alors que l'accusé parle une autre langue. Il ne comprend donc pas les questions du juge. Parfois, l'avocat traduit discrètement à l'accusé, qui répond dans sa langue. Le juge comprend mais fait semblant de ne pas comprendre. Il y a donc un problème de justice incroyable.

 

 

La Gazette: Et pour l'école ?

 

Boualem Sansal: Le deuxième problème est l'école. À l'école, où parle l'arabe classique aux enfants. Et quand ils rentrent chez eux, il sont dans un autre univers linguistique. Un enfant qui vit en Kabylie parle en kabyle toute la journée. Il passe donc d'une langue à l'autre et ça ne lui donne pas de continuité psychologique. Au contraire, il vit des ruptures, car les deux langues n'ont pas la même logique, ne véhiculent pas la même culture, ce sont deux univers complètement différents.

 

La Gazette: Que faudrait-il faire alors pour arranger cette situation ?

 

Boualem Sansal: Ce qu'il faut, c'est un État démocratique. Parce que ce qui importe ce n'est pas tant la solution, c'est la manière de la trouver. Est-ce qu'on la trouve d'une manière dictatoriale, ou est-ce qu'on laisse les gens s'exprimer? Je suis pour cette deuxième méthode. Laissons les gens parler, ils trouveront la solution par eux-même. Ou ils ne la trouveront pas et continueront à chercher, comme dans beaucoup de pays.




Boualem Sansal
Photo: Marion Muracciole/La Gazette

La Gazette: Quelle différence entre l'arabe classique et l'hébreu, entre l'islam et le judaïsme ?

 

Boualem Sansal: L'hébreu a été modernisé, et les religieux ont accepté cette modernisation. Au contraire de chez les musulmans, Le texte religieux n'est pas fait pour être appris par cœur et être récité de manière incantatoire. Dans la religion judaïque, le texte est fait pour être étudié, point par point, pour essayer de comprendre. Ça développe donc des capacités d'analyse, ça permet une gymnastique qui a permis aux Juifs de s'adapter dans tous les pays. La capacité à réfléchir longtemps, parfois des siècles, à des problèmes est très particulier à cette religion. C'est une force qui a aussi permis à Israël d'amalgamer toutes ses populations.

 

 

Propos recueillis par Marion Muracciole








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momo /// Sonntag, 16-10-11 08:03

c'est sain qu'un citoyen issu d'un pays arabo-musulman sorte du discours plein des clichés habituels

à croire que la Révolution du printemps arabe est vraiment en marche!

 

nadir /// Samstag, 15-10-11 19:31

On parcourant cette interview, j'ai constaté que le monsieur n'est ni linguiste, pour se prononcer sur la définition d'une langue, ni sociologue pour débattre des enjeux du quotidien des algériens et encore moins un théologien pour qu'il ose faire la moindre comparaison entre le judaisme et l'islam. Par contre s'il avait la moindre honnêteté intellectuelle il aurait fait mine de modestie en ne répondant pas à des questions qui le dépassent. Et le bouquet final, en parcourant son article sur le matin et cette interview on découvre qu'il n'a pas de niveau du tout et doit remercier l'état algérien de lui avoir donné un poste de responsabilité ou de se sentir coupable d'avoir occupé un poste qui ne le méritait pas, tout dépend de son niveau d'honnêteté toujours.

 

kabyle /// Samstag, 15-10-11 02:28

Bonjour,
Je tiens a apporter un éclaircissement, le kabyle n'est pas une forme de l'arabe dialectale, il est une langue a part entière dérivé du Tamazight (berbère), l'enfant kabyle qui rentre a l'école rentre avec un bagage vide, il connait aucun mot, tant dit qu'un arabe connait déja des milliers de mots,
( voir aussi ce qu'on appelle la crise berberiste de 1949)
les berberes ne sont pas reconnus chez, ils veulent nous faire changé d origine en nous arabisant, islamisant. vive la kabylie libre laique et autonome

 
 

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