

Les nuits de Berlin s’illuminent de mille feux depuis plusieurs semaines. Feux de joie germaniques à l’instar de la fête de la Saint Jean(*) ? L’ambiance n’est pas festive puisqu’il s’agit d’incendies de voitures criminels. Les rues s’enflamment comme les médias et le personnel politique. Revendications politiques ou actes de vandalisme, l’Allemagne ne reste pas épargnée par ce phénomène urbain. Retour sur la question.

Feux de joie ou feu de haine ?
Depuis plus de deux semaines maintenant, la police et les pompiers sont en alerte constante. Pas un jour quasiment n'est passé sans qu’une voiture soit incendiée au sein de la capitale. L’année 2011 affiche un chiffre record : plus de 530 voitures brûlées. L’année 2010 en comptait quant à elle 260 et 216 pour 2009. 2011 reste donc une année d’un cru particulier aux senteurs de souffre et de pneu cramé. Les incendies n'épargnent pas un seul quartier de la capitale, la police et les pompiers sillonnent les rues dès la tombée de la nuit. Un hélicoptère ainsi qu'un système de caméra à infrarouge sont également mis à contribution. Cette série d'incendies est un phénomène qui embrase l'opinion et qui prend de l'ampleur, jusqu'à devenir l'un des points de la campagne politique pour les élections législatives du Land de Berlin.

Berlin, Brême et Hambourg : même combat?
La capitale de la République Fédérale, n’est pas la seule dans cette situation. Les villes de Brême, Hambourg ou encore Cologne sont touchées par ce phénomène de pyromanie. Depuis peu Düsseldorf et Stuttgart. Quels points communs à toutes ces villes ? Il est difficile de le savoir. Berlin et Brême restent des villes fortement endettées où sévit un fort taux de chômage. La situation de Hambourg est plus contrastée tandis que pour Düsseldorf et sa région tout comme celle de Stuttgart, l’image reste celle de localisations où la croissance est forte et pérenne. Au niveau sociologique et représentationnel, Berlin et Hambourg apparaissent comme des villes où la culture alternative est bien ancrée. Düsseldorf est la capitale de la mode et l’égérie du standing automobile tout comme pour Stuttgart. A l'heure actuelle, il n’est pas encore possible d’émettre des hypothèses quant à une unité d’action. Actes isolés ou motivés par des revendications politiques? Les éléments restent trop flous pour penser à un phénomène global et unitaire. Et pourtant?

Un autodafé anticapitaliste ?
BMW, Volkswagen, Mercedes, Opel, Audi sont les marques de voitures répertoriées parmi les victimes de ces incendies. Leur point commun, des voitures de grande marque, de standing voire de luxe. Simple coïncidence ? Tout porte à croire que le choix de ces véhicules n’est pas hasardeux. Elles semblent symboliser un capitalisme triomphant, une société de consommation rayonnante au sein d’un Berlin aisé et de plus en plus gentrifié .
Ces signaux embrasés sont autant d’indices pour les forces de police qui se tournent vers les groupuscules d’extrême gauche allemands. Quand on suit l’itinéraire de ces incendies, l’hypothèse se semble également probante confirme. Partis de l’est dans les quartiers de Friedrischain de plus en plus embourgeoisé, les incendies se propagent à l’ouest dans les quartiers plus aisés de Charlottenburg, Tiergarten et de Hohenschönhausen. Jusqu'alors, les incendiaires se concentraient sur Charlottenburg. Pour autant, c'est bien à Prenzlauerberg, ancien quartier de Berlin-Est, que deux incendiaires présumés de voitures ont été arrêtés mardi dernier. Pour ce qui concerne les autres villes allemandes touchées par le phénomène, le leitmoitiv reste le fait d'incendies de voitures de marque. Cependant et à l'instar des événements en France, à Strasbourg et ailleurs, il peut également s'agir de voitures non luxueuses, représentant la classe intermédiaire voire moyenne inférieure.
Une culture du barbecue qui s’étend aux voitures.
L’Allemagne est connue pour sa culture du jardin, du parc et du barbecue. Entres amis ou en famille, le plaisir de griller ensemble quelques saucisses en buvant des bières est de coutume. Seulement, les grossistes d’allume-feux et de charbons ont trouvé une autre catégorie de consommateurs : les pyromanes berlinois. Incendie de voitures : quel mode d’emploi ? Prendre un allume-feu de marque Weber Original, Styx Ambiante ou plus écolo avec KM Firemaker. Placer sous la roue d’une voiture elle aussi de marque. Allumer et laisser la fumée prendre. Attendre (ou non) l’arrivée des pompiers et de la police.
La technique est simple, rapide et efficace. Le résultat l’est tout autant, au point que la police berlinoise est passée à la vitesse supérieure. Surveillance des sites dits d’extrême gauche et anarchistes voire hooligans, ouverture d’une cellule de crise et récompense de 5000 euros - voire de 7000 euros comme le proposent certains membres de la CDU (parti libéral allemand) - offerte à toute personne susceptible de fournir des informations pouvant aider à identifier les auteurs de ces incendies.

La politique de l’impuissance.
Cette série d'incendies inquiète vivement la ville de Berlin comme les autres villes allemandes. Cependant les solutions restent inexistantes. en ce qui concerne la ville de Berlin, son administration et ses services de police déplorent une incapacité à endiguer un phénomène difficile à cerner. Berlin a une superficie de près de 891,82 km². Le parc automobile de la capitale avoisine les un million deux cent mille véhicules et plusieurs milliers de kilomètres de réseau routier. Quant aux services de police berlinois jusqu'alors en sous effectif, ils ne comptaient pas plus d'une centaine d'officiers de "patrouille à incendies". L'effort est de rigueur et désormais près de 650 policiers circulent toutes les nuits.
"Il est physiquement impossible d'être partout" rappelait le porte-parole de la police Frank Millert au quotidien allemand der Tagesspiel le 18 août dernier. " Les possibilités pour les pyromanes sont démultipliées à l'infini." Pour le politologue Hans-Gerd Jaschke, professeur à la Hochschule d’Économie et de Droit de Berlin, l'augmentation d'un nombre d'effectifs semble inefficace : "il leur suffirait d'aller dans d'autres quartiers" rapportait-il la semaine dernière à la radio d'informations RBB.
Cette problématique touche également les politiques qui en font pour certains leur cheval de bataille. Si cette situation préoccupe la chancelière Angela Merkel qui redoute des victimes humaines, le fil devient rouge pour les candidats aux élections de Berlin, tels que le maire sortant du Klaus Wowereit (SPD) ou encore ses adversaires de la CDU qui y voient l'impuissance des sociaux-démocrates. Certains réorientent leur ligne politique en proposant un discours plus sécuritaire pour gagner les futures élections.
Sarah Houmairi-Romy
1er septembre 2011
(*), est une fête traditionnelle accompagnée de grands feux célébrée le 24 juin, date proche du solstice d’été.