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Martine Aubry (PS) et Sigmar Gabriel (SPD), le 21 juin


La rencontre entre le PS et le SPD en juin dernier a été l'occasion de pointer du doigt une différence majeure entre les « éléphants » socialistes et les « Genossen » (« camarades ») sociaux-démocrates: les premiers sont nuls en allemand, quand les seconds manient plutôt adroitement la langue de Voltaire. En France, les élites ne maîtrisent pas ou peu les langues étrangères. Étrange ? L'occasion de revenir sur des modes de formation des élites politiques très différents dans les deux pays : plus fermé en France qu'en Allemagne ? Y a-t-il des conséquences sur le fonctionnement de la démocratie?


Sauvons les Grecs

 

Nous sommes le 21 juin 2011, à Paris, rue de Solférino. La délégation des sociaux-démocrates allemands, emmenée par Sigmar Gabriel, président du parti, sort satisfaite de sa rencontre avec les socialistes français. Il a été question de la gestion de la crise de la dette en Europe, et plus largement d'un gouvernement économique européen. Chacun de se congratuler mutuellement, sous l’œil de quelques rares caméras. Parmi elles, celles du Petit journal de Canal Plus. Connus pour traquer les petits défauts des grands de ce monde, les facétieux journalistes tenaient cette fois une proie facile : le niveau en langues étrangères des personnalités politiques de leur pays. Un sujet de plaisanterie courant dans l'Hexagone, bien que la réputation des Français en général dans ce domaine ne soit pas non plus brillante.


« Ichlibidiche »

 

Ils se sont amusés à demander aux dignes « éléphants » (1) socialistes leur avis sur la rencontre franco-allemande qui venait d'avoir lieu... dans la langue de Goethe. La réponse a été la plupart du temps: « Ah non, je ne parle pas allemand, désolé(e). ». Mais on s'est parfois fendu d'un classique : « Moi, tout ce que je sais dire, c'est « ichlibidiche » ! » Son étrange pour dire «je t'aime » et qui s'écrit et se prononce en réalité bien différemment. L'exception, qui n'a malheureusement fait que confirmer la règle, a été Jean-Louis Bianco, qui a débité, en allemand, avec aisance et à la surprise générale un compte-rendu condensé de la rencontre, en deux parties avec exemples.

 

En face, dans un français allant de « passable » à « parfait », les « camarades » allemands présentés ce jour-là sur Canal Plus ont exprimé le plus naturellement du monde leur satisfaction devant cette avancée dans la coopération sociale-démocrate européenne.

 

Mais alors, d'où vient cette incapacité endémique des politiques français à aligner deux mots dans une langue étrangère quand on y excelle de ce côté-ci du Rhin? Peut-être d'un parcours différent? En France, les jeunes gens qui se destinent à l'élite sont sélectionnés beaucoup plus tôt qu'en Allemagne. Dès l'obtention du baccalauréat, soit autour de l'âge de 18 ans, ils intègrent les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE ou « classes prépas ») ou Sciences Po (Institut d’Études politiques) qui mèneront certains jusqu'à l'ENS (Ecole Normale Supérieure) ou ensuite à l'Ecole nationale d'Administration (ENA, fondée en 1945, au départ pour démocratiser l'accès à la fonction publique) et autres Polytechnique. A l'âge de 25 ans en moyenne, diplôme en poche, ils débutent leur carrière dans les grands corps de l'Etat, les grandes entreprises nationales et la politique. Pas vraiment le temps de s'adonner au voyage et à la pratique des langues.




L'Ecole nationale d'Administration (ENA) à Strasbourg

Doctorantes de tous les pays

 

En Allemagne, les choses se passent différemment. La sélection pour entrer au « Gymnasium », le collège-lycée qui délivre l' « Abitur » (équivalent du baccalauréat français, passeport pour l'université), a certes lieu beaucoup plus tôt qu'en France: les élèvent sont orientés dès les 10 ou 11 ans entre filières professionnelles et générale (voir schéma). Mais ensuite, pas vraiment d'écoles ou universités d'élite, ou à un degré bien moindre qu'en France. C'est donc une expérience universitaire assez similaire d'un étudiant à l'autre qui attend tous les bacheliers. De plus, le parcours est généralement assez long puisque les étudiants allemands obtiennent en moyenne leur diplôme vers l'âge de 28 ans. Des cursus qui incluent souvent années de césure, réorientations, stages et bénévolat.

 

Symbole de cette différence dans la formation des élites, le diplôme de doctorat. En France, le doctorant passe bien souvent pour un doux illuminé barbu, sympathique au demeurant, que l'on admire au mieux pour sa persévérance. Ce choix implique pour beaucoup de se lancer dans une spécialisation qui paraît parfois excessive, voire décalée du réel et surtout du monde du travail. Dans l'hexagone la seule perspective d'emploi des docteurs se limite a priori à l'enseignement ou à la recherche. A chacun ensuite de combattre ces représentations, la plupart du temps fausses, ne serait-ce que concernant les doctorantes : illuminées peut-être, mais barbues ?

 

En revanche en Allemagne, le doctorant dispose de la distinction la plus prestigieuse, à tel point que la mention « Doktor » précède, à la manière d'un titre de noblesse, le nom de son détenteur dans l'état civil quitte à s'ajouter à un titre de noblesse que par ailleurs l'on exhibe aussi volontiers de ce côté-ci du Rhin. Belle illustration de cette ostentation qui ailleurs pourrait paraître déplacée ou même ridicule : L'ancien ministre de la défense, Karl Theodor zu Guttenberg qui a dû démissionner de son poste en février dernier pour avoir plagié certaines parties de sa thèse de doctorat. Les déconvenues de l'ex-ministre, ex-docteur mais toujours baron montre l'importance que l'on accorde ici à la distinction universitaire. En Autriche la situation est encore plus marquée. En effet l'interdiction, depuis la fin des Habsbourg, de porter des titres de noblesse n'a fait qu'accentuer la propension des citoyens à se targuer de titres universitaires comme autant d'ersatz nobiliaires dans un pays friand de distinction sociale.






Le faux Dr zu Guttenberg, ex-ministre fédéral de la Défense

Résultat des courses: on trouve d'un côté les « éléphants » et « énarques »(2) du Parti socialiste (Martine Aubry, au sortir de l'ENA, a été haute fonctionnaire au Ministère du Travail et professeure à l'ENA avant d'entrer au gouvernement sous Lionel Jospin entre 1997 et 2000). Les autres principaux candidats à la primaire socialiste, l'ancien couple Ségolène Royal et François Hollande, sont également issus de l'ENA. Tous appartiennent à la classe moyenne supérieure.

De l'autre côté, des personnalités du SPD provenant de la société civile. Le président du SPD et sa vice-présidente sont diplômés en sciences sociales et en langues et ont pour profession d'origine l'enseignement en « Gymnasium ».


Un système bon pour la caste ?

 

Et ce n'est pas fini : les anciens chanceliers Helmut Kohl (CDU) et Gehrard Schröder (SPD), sont issus de milieux sociaux modestes. Certains politiques ne possèdent même pas de diplôme universitaire, à l'instar de Willy Brandt (figure du SPD et de la résistance allemande, mort en 1992).

 

Le système allemand de formation des élites politiques est-il moins inégalitaire que son pendant hexagonal? Les élites politiques françaises sont-elles coupées du reste de la société, à la manière d'une caste ?

 

Le mal français du désintérêt pour la chose publique ne semble pas dire autre chose. En effet, tandis que les partis allemands dits « de masse » (la CDU et le SPD) réunissent chacun plus de 500 000 adhérents, ceux qui se qualifient ainsi en France (l'UMP et le PS) ne dépassent pas respectivement les 160 000. 9% des salariés français sont syndiqués, soit le taux le plus bas d'Europe, contre 17% des salariés allemands. Ces chiffres, bien qu'en baisse en Allemagne depuis quelques années, traduisent cependant une participation plus intense qu'en France à la vie de la cité. Le signe d'une démocratie qui marche, et peut-être en partie grâce à une plus grande proximité des politiques avec leurs administrés.

 

La France doit-elle agir dans le même sens pour redonner vigueur et fraîcheur à son fonctionnement démocratique ? Sous la présidence de Nicolas Sakozy, l' « énarchie » semble en perte de vitesse, remplacée par des personnalités issues du monde des affaires. Pour le meilleur ou pour le pire ?

 

Romain Rivet

21 juillet 2011

 


(1)Appelés ainsi en raison de leur longévité au sein du parti.

(2)C'est ainsi que l'on désigne les anciens élèves de l'ENA.








resultats entre 1 et 2 de 2
 

jeromelange@yahoo.com /// Mittwoch, 30-11-11 10:42

la gazette de berlin, tu connais? cela vaut la peine.

 

tele /// Freitag, 22-07-11 22:20

Article très interessant, autant par l'analyse que par les questions de fond qu'il soulève.

 
 

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