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Dea Loher, dramaturge incontournable, est intrigante. Son univers, à la fois doux et violent, en fait une des voix les plus marquantes du théâtre allemand contemporain.

2003, São Paolo. Dea Loher travaille dans la mégalopole brésilienne à une pièce sur le thème du No man’s land à l’initiative du Goethe Institut et de la Biennale d’art de São Paolo. Elle a visité des foyers de SDF, rencontré des habitants des favelas, discuté avec des fouilleurs de décharges… Le travail avance bien. Un soir, en rentrant chez elle, elle trouve son appartement cambriolé. Son ordinateur a disparu. Elle n’a pas fait de sauvegarde. Elle a tout perdu.

C’est dans les situations extrêmes que se révèle la personnalité : la dramaturge allemande, alors accueillie par des gens qu’elle a rencontrés peu de temps auparavant et qui tiennent un petit théâtre sur la Praça Roosevelt, ne se laisse pas abattre. Tout s’est envolé ? Soit. Elle vivra ça comme une libération. Elle repartira neuve et vierge. Résultat : La vie sur la Praça Roosevelt, une pièce d’une intensité extraordinaire, retraçant la biographie d’une poignée de personnages de cette Place et leur quête désespérée de rédemption, une œuvre que l’on regarde avec les yeux de celui qui participe à son propre écrasement.

Alors, avec cette capacité inouïe à transformer le malheur en bonne fortune, pourquoi cette mélancolie dans les pièces de Dea Loher ? D’où viennent ces êtres déchirés, torturés, aveugles, meurtris ou meurtriers? Certes l’humour est omniprésent, mais c’est un humour qui s’étrangle, reste coincé dans la gorge. Y a-t-il tant de détresse dans cette petite femme de 42 ans au regard si doux ? Elle lève les yeux en l’air, réfléchit, sourit et son visage s’illumine : en réalité, elle ne voulait pas devenir dramaturge. Elle voulait écrire de la prose. « Mais en 1988, en rentrant de mon premier voyage à São Paolo, une ville de 17 millions d’habitants, hérissée de gratte-ciel à perte de vue, il était hors de question que je retourne à Munich ! » Car Dea Loher vient de Haute-Bavière, plus précisément de Traunstein, une petite ville à la frontière autrichienne. « En m’installant à Berlin, j’ai entendu parler du cours d’écriture scénique à la Hochschule der Künste. Une chose m’a décidée: Heiner Müller, que j’admirais, y enseignait. » Une décision qu’elle ne regrettera pas. Dès son premier semestre, elle écrit L'Espace d’Olga, aussitôt publié au Verlag der Autoren. S’ensuit Tatouage, couronné par le prix de la meilleure pièce contemporaine d’un jeune auteur, décerné par le Goethe Institut. Puis une dizaine d’autres pièces, et une moisson de prix, dont le renommé Prix des dramaturges de Mülheim et le Prix Bertolt-Brecht en 2006.

Dea Loher travaille actuellement à sa prochaine pièce. Le thème ? « C’est un secret… Tout ce que je peux dire, c’est que ce sera la dernière mise en scène d’Andreas Kriegenburg pour le Thalia Theater de Hambourg, puisqu’Ulrich Khuon, l’actuel intendant, prendra en 2009 la direction du Deutsches Theater et qu’Andreas le suivra à Berlin avec une partie de la troupe du Thalia ! » Voilà. Dea Loher vous fixe à nouveau de ses grands yeux noirs. Grands, sans effet de style. Et qui semblent dire, à l’instar de l’aveugle dans sa pièce Barbe-Bleue : Une fois, rien qu’une fois voir le ciel.

 

Céline Robinet

 

 

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