Au fond de l’arrière-salle, Ingo Bethke jette un coup d’œil en direction du billard, sirotant son coca. Nous sommes à Treptow, un quartier au sud-est de Berlin qui appartenait, il y a 17 ans, à la RDA. Ingo a décidé en 1993 de revenir s’installer ici, dans le « Kiez » où il a grandi. Et dont il s'est enfui en 1975, avant d'aller rechercher, en avion, son frère Egbert.



Ingo Bethke, la cinquantaine décontractée, ne pense pas revoler un jour. « Il me faudrait déjà passer mon permis », plaisante-t-il. Tranquille dans ses baskets américaines, il fait partie des héros dont l'histoire est racontée au Musée Checkpoint Charlie de Berlin : à bord d'un biplace, il a réussi à convoyer son frère hors de RDA.
Avant de jouer la fille de l'air en 1989, juste avant la chute mur, Ingo avait rejoint la RFA, mais par une autre voie. En 1975, alors âgé de 21 ans, il traverse l’Elbe à bord d’un matelas pneumatique. « J’avais tout simplement soif d’aventure. L’envie de voir du pays, quoi », se souvient-il, d’un ton étrangement détaché. Huit ans plus tard, son frère Holger, le benjamin de la famille réussit également l’exploit de s’enfuir de RDA. Déjà plus aérien, lui se laisse glisser sur un câble d’acier reliant deux immeubles se faisant face entre les quartiers berlinois de Treptow à l’Est et Neukölln, à l’Ouest.
Ingo raconte : « A partir de là, on s’est dit qu’on avait plus le choix. Il fallait qu’on ramène Egbert en RFA ». Les deux frères tombent par hasard en 1985 sur l’engin dont ils rêvent : un biplan de 150 kilos capable de décoller sur 30 mètres et d’atterrir sur 200. Seul problème, et de taille : l’aviation de loisir est interdite à Berlin. « Notre seule vraie peur, c’était qu’on découvre l’avion avant de pouvoir décoller ». Il faut dire que les Bethke sont surveillés de près par les autorités Est-allemandes. Depuis que ses frères se sont enfuis, Egbert est constamment espionné par la Stasi.
Dans la nuit du 25 mai 1989, les Bethke décollent donc d’un terrain de sport à Neukölln pour rejoindre le Treptower Park, où Ebgert les attend. « Notre appareil portait l’étoile rouge soviétique ; on savait bien que les soldats à l’Est n’oseraient jamais tirer !» Une fois réunis, les trois frères doivent à nouveau franchir le mur, direction le monde occidental. Après 15 interminables minutes de vol à basse altitude sur la ligne neutre du mur, dans les premières lueurs du jour, ils se posent devant le Reichstag. Et disparaissent.
Deux jours plus tard, les Bethke se présentent spontanément au commissariat de Berlin-Ouest, pour s’expliquer. « On a parié sur leur compréhension. » Bien leur en a pris, les policiers les laissent partir. Alors, fiers de leur exploit, les frérots ? « Fiers ? Non. » Ingo a du mal à réprimer un sourire « Disons, heureux de faire partie de ceux qui ont réussi. D’autres y ont laissé leur peau ». Rallumant une cigarette, Ingo avance timidement « cette histoire, finalement, quatre mois avant la chute du mur, était peut-être bien prophétique. En tout cas, on ne regrette rien. »
Eve Minault
Voir aussi:
>> Les Ailes du désir
>> Voler de ses propres ailes...
>> Elles n'ont pas volé leur réputation
>> Les marchands ont eu raison de l'histoire de Tempelhof
>> L'aviation de loisirs en bref