« L’idée d’une solidarité entre Grecs et Allemands fondée sur l’identité de leur situation pouvait facilement conduire à considérer ces derniers comme les sauveurs de la Grèce par excellence » ; le propos jure avec le ton ambiant des articles actuels. Voilà une raison pour s’intéresser, comme le fait Sandrine Maufroy, au philhellénisme franco-allemand entre 1815 et 1848.
Le livre, dans la continuité des recherches de l’auteur sur l’histoire transnationale de la philologie, révèle surtout une facette peu connue de l’amitié franco-allemande. A une époque où la notion de culture européenne commune fait débat, voici une occasion de se familiariser avec un mouvement d’opinion d’ampleur européenne et d’aborder l’amitié entre les peuples sous un angle nouveau. Le philhellénisme franco-allemand dresse le portrait d’un élan de solidarité des nations européennes envers une Grèce révoltée. Un exemple particulièrement bienvenu dans le contexte de méfiance actuel au sein le l’Union européenne.

Un mouvement d’opinion pour une Europe unie
L’importance de la référence grecque pour la constitution de l’identité nationale allemande n’est pas une nouveauté. Cet attachement à la Grèce antique constitue une spécificité qui distingue l’Allemagne de la pensée française ayant une préférence pour la référence romaine. Il n’est donc pas surprenant de constater la richesse du mouvement de solidarité allemand envers la guerre d’indépendance grecque. Sandrine Maufroy propose une approche innovante: en prenant de la hauteur elle montre les enjeux du mouvement philhellène à l’échelle européenne. Un rappel du rôle des idées pour la cohésion sociale et la construction des identités.

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 E. Delacroix, Scène des massacres de Scio, 1824. Le mouvement de sympathie envers la révolte des Grecs contre les Ottomans a donné le jour à de nouvelles formes d’action individuelle et collective.
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Ferment de l’unité européenne, le philhellénisme a su rassembler des partis politiques et des classes sociales antagonistes. En mettant en évidence la formation d’un réseau transnational, Sandrine Maufroy montre qu’une identité nationale se construit par rapport aux autres nations et implique des transferts culturels et des réappropriations. Ce mouvement, étape importante de l’unité allemande, révèle les possibilités d’instrumentalisation d’un conflit lointain pour unifier une nation. Bien qu’ancré dans un contexte particulier, le mouvement philhellène propose un éclairage intéressant à certaines problématiques très actuelles. Un exemple : la question de l’intégration d’un Etat-frontière à l’Europe «entre le système de l’Europe et le système de l’Orient».

A la découverte d’un chapitre méconnu des relations franco-allemandes
Au delà de ces questions au caractère universel, le livre présente une nouvelle approche des relations franco-allemandes. Une amitié plus ancienne que l’on ne croit dont un chapitre important s’est écrit durant la première moitié du XIXème siècle. Il s’agit de revaloriser les échanges entre intellectuels et sociétés civiles qui se sont développés bien avant la coopération politique. Sans viser l’exhaustivité, ce livre propose quelques exemples de coopération suffisamment développés pour saisir le fonctionnement du dialogue interculturel qu’a engendré le mouvement philhellène. Loin d’être indigeste, la lecture est ainsi accessible tout en offrant une analyse fine du philhellénisme franco-allemand. De la philanthropie de Karl Benedikt Hase à la démarche plus politisée de Friedrich Thiersch, en passant par Fauriel et la découverte des chants populaires grecs modernes, Sandrine Maufroy s’appuie sur des auteurs, philologues et linguistes essentiels pour mettre en valeur le rôle des réseaux franco-allemands et autres projets transnationaux. Un avant-goût de la mondialisation de la culture qui semble aujourd’hui être une évidence.

Le livre de Sandrine Maufroy permet d’oublier, l’espace d’un instant, l’actualité immédiate qui n’aborde la Grèce que dans le cadre de la crise de l'euro et de redécouvrir le rôle qu’a joué la référence à la Grèce, antique ou moderne, dans la construction des identités nationales et le rapprochement entre les peuples européens.

Katerina Vojtechova
24.06.2011
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