

Dans la cuisine, Bernd surveille sa préparation « recette familiale ». Assise un peu plus loin, Monique feuillette une pile de dossiers, de prospectus, compilation de recherches effectuées sur Internet et grâce au « bouche-à-oreille ».
- …Eh, celle-là ? Kita franco-allemande. Groupes d’une quinzaine d’enfants. Activités de plein air, escapades en forêt, forum de discussion parental, thérapie par le cri… Hein ?! thérap… Mon Dieu !... Bon, suivante. Kita blablabla… activités de chants, initiation aux instruments, observation de la nature, des objets, du temps, semaines, jours, heures, secondes… C’est quoi ? Un stage chez « horloge parlante » ?!
Bernd sourit dans son coin sans quitter des yeux sa sauce qui devrait tenir toutes ses promesses.
- Ah ! En voilà une qui me paraît pas mal ! reprend Monique, soudain. Kiternelle, découverte des stratégies artistiques, rencontres avec des musiciens, des peintres, des comédiens… Ça a l’air bien, non ?
- Jubilatoire…
Bernd tente de déterminer la dose parfaite de gorgonzola pour épaissir sa sauce. Moment crucial qui demande une grande concentration et des nerfs d’acier.
- Attend. Ca continue... Education de la vie quotidienne : apprendre à fermer les portes, à porter les chaises, à couper du fil, du papier, du pain, à nettoyer ses chaussures, coudre des boutons, jardiner, faire le ménage, les courses, repasser… Dis moi, ils ne chercheraient pas de la main d’œuvre bon marché ?
Rajouter une lichette de vin blanc. Baisser le feu. Parfait.
- Tiens, une Kita intégralement créée par des parents franco-allemand !...
- Vas-y, je suis tout ouïe !
- Alors, pédagogie basée sur la communication entre les enfants, découverte de son environnement au travers du chant, des contes et des jeux, de l’initiation aux réflexes écologiques et hygiéniques… Bien. En plus, c’est dans le coin !
- Que demande le peuple ?!
- Un numéro… Oui, voilà. Je sais qu’il est tard, mais c’est un numéro personnel… Je peux peut-être appeler pour prendre rendez-vous, non ?
Elle s’enfuit, laissant Bernd à sa cuisine. Il s’agit de ne pas se tromper sur la proportion de poivre. Ajouter du basilic. Oui. Voilà. Egoutter les pâtes. Sortir les asperges de leur bouillon. Préparer la sauce à la moutarde. Oui, pas trop épaisse, sans être trop liquide. Merveilleux ! C’est prêt ! Seul dans la cuisine, il explose d’une joie silencieuse, fierté d’un travail bien fait, dans les règles de l’art.
Monique revient, le visage souriant. Elle jette à sont tour un œil à l’appétissant repas, préparé par son mari.
- Bon, ben voilà ! Nous avons rendez-vous demain pour rencontrer la directrice. C’est une femme qui m’a l’air très sympathique, très patiente, très ouverte…
- Parfait. Tu ne penses pas que ça manque un peu de sel ?
Le lendemain, le couple, ainsi que leurs deux enfants, se rendent à la Kita, située à quelques rues de leur appartement. La directrice les accueille cordialement, leur offre un thé qui, leur dit-elle, est la boisson de base de son établissement. Cette atmosphère simple, étudiée, met tout de suite à l’aise Monique.
- Votre garçon me semble déjà un petit peu âgé pour le jardin d’enfants… C’est donc pour cette jolie petite fille que vous venez ? Quel âge a-t-elle ? Quatre ans ? Parfait. Oui, c’est important. Nous essayons d’organiser intelligemment les groupes afin que les plus grands puissent aider les plus petits, que la dynamique du groupe soit la meilleure.
Elle passe en revue les différentes activités, justifie le système pédagogique, abordent les modalités d’inscription, le rôle de parents, la participation au frais, l’investissement personnel, puis la discussion se fait moins formelle, se détend, alanguie par la chaleur du thé, par l’étrange pluie d’août qui s’abat sur Berlin.
Bientôt ils se disent au revoir, ou plutôt à bientôt.
- Ben voilà, une bonne chose de faite, non ? lance Monique, enjouée, sur le chemin du retour.
Et là on dit : Bon début, mais tout n’est pas fini, Monique !
Paul-Flavien Enriquez Sarano