Hasard du calendrier, le 30 mai marque des deux côtés du Rhin la fin et l’échec politique de mai 68. A Bonn, les « Notstandsgesetze », les lois sur l’état d’urgence combattues par l’opposition extraparlementaire, l’APO, sont adoptées. A Paris, de Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Le processus politique classique reprend ses droits sur la « chienlit ».
L’ébranlement politique en Allemagne reste minime. La grande coalition domine sans grands risques la scène. Certes, le mouvement associant les étudiants et l’APO est marqué par des événements tragiques, la mort de Benno Ohnesorg en juin 1967 lors d’une manifestation de protestation contre la visite du Shah d’Iran à Berlin et l’attentat manqué contre le leader charismatique du mouvement étudiant Rudi Dutschke neuf mois plus tard. Mais la protestation centrée sur quelques thèmes ne se transforme pas comme en France en mouvement de masse. Les syndicats allemands ne connaissent pas la grève politique. Le renouvellement doctrinal d’une CFDT avec l’autogestion ne franchit pas le Rhin. Grande coalition oblige, l’opposition politique se limite aux libéraux du FDP, des défenseurs des libertés individuelles mais pas vraiment des révolutionnaires dans l’âme, au contraire des partis de gauche français. En France, le gaullisme lui, est sérieusement ébranlé. Le mouvement social et politique qui démultiplie la fronde universitaire parait un temps sonner le glas du régime.
L’échec politique à court terme des deux côtés du Rhin est patent. Certes De Gaulle et la grande coalition tirent leur révérence un an après. Leurs successeurs prouvent que la société évolue et que le « dégrippage » culturel de 68 laisse des traces En France, l’éphémère nouvelle société de Chaban-Delmas se met en place. En Allemagne, l’ex-résistant anti-nazi Willy Brandt succède à l’ancien nazi Kiesinger giflé publiquement en novembre 1968 par Beate Klarsfeld. A l’Ostpolitik en matière diplomatique répond une société moins coincée après la restauration d’après-guerre et le refoulement du passé.
Libération des mœurs et féminisme, courant alternatif et Larzac, pacifisme et dérives terroristes : des soubresauts aux racines similaires et aux formes d’expression diverses se développent en France et en Allemagne. Les soixante-huitards prennent leur revanche sur le tard dans les esprits et dans les institutions ; quelques uns cultivent toujours leurs idéaux d’antan. D’autres mettent en pratique la célèbre phrase de Wolf Biermann « seul celui qui change reste fidèle à lui-même ». Les premiers parleraient sans doute de renégats. Et puis quarante ans plus tard, les mêmes critiques se développent parmi les conservateurs allemands ou français contre l’héritage de mai 68.