Les rumeurs se propagent vite. Les bons plans aussi. Désormais, dans la folle course au logement qui combine loyer bon marché et quartier branché, l’arrondissement populaire berlinois de Neukölln fait figure de favori.
Neukölln… Il y a à peine 4 ans, ce nom pouvait tout au plus évoquer chez les nouveaux arrivants, une chanson de David Bowie, enregistré en 1977 à Berlin , ou celle de la Djette française Miss Kittin, qui rend hommage à la star londonienne en chantant en 2004 , le « Neukölln style ». Pour les autochtones, Neukölln était, ce qui est communément appelé, un quartier difficile : une criminalité et une délinquance juvénile nettement au dessus de la moyenne nationale et une forte population immigrée, peu intégrée. Plus récemment, l’arrondissement berlinois a été pris pour cible par Thilo Sarrazin, auteur du best-seller controversé « l'Allemagne court à sa perte » (« Deutschland schafft sich ab »), pour alimenter ses théories tapageuses sur les familles musulmanes. Avec ses 305 000 habitants aux 160 nationalités différentes, Neukölln décroche aujourd’hui le titre du district de Berlin où la diversité est la plus grande, mais également celui où le taux de chômage est le plus élevé (20% au début de l’année 2011).
La « Gewaltschule » (« L’école de la violence »). Voilà comment fut nommée la « Rütli-Schule » à Berlin, après que l’un de ses professeurs ait envoyé, en mars 2006, une lettre au Sénat. L’objet de la missive : demander à sa hiérarchie de fermer l’établissement. Raison invoquée : des conditions d’enseignements intolérables, face à un climat de violence, de vandalisme et de racisme. L’Hauptschule et ses 83% d’élèves issus de l’immigration deviennent alors le centre d’attention des médias, qui alertent le pays sur un quartier, Neukölln. L’arrondissement le plus peuplé de Berlin devient un exemple d’échec de l’intégration des étrangers en Allemagne et, a contrario, le contre-exemple de la réussite du « Multi Kulti ». Des mois voire des années après l’affaire de la « Rütli Schule », il n’est pas rare de découvrir dans la presse allemande des articles qui entérine l’image dégradée du quartier. En 2007, un journaliste du magazine Der Spiegel compare Neukölln au « Bronx » new-yorkais.
"Neukölln rockt" : la Une du Zitty Berlin de mars 2008, propulsant Neukölln au rang des quartiers branchés et festifs.
Changement d’identité
Depuis trois ans pourtant, les riverains voient débarquer une faune peu habituelle dans les rues de Neukölln. Sur le magazine participatif en ligne, berliner.de, un internaute raconte l’ambiance du quartier quand il emménage en 2005 : « Il n’y avait rien à faire là-bas. Pas de cafés, pas de bars, pas de clubs. Seuls quelques bistrots miteux dans lesquels je n’avais guère envie d’entrer». En 2008, il observe de plus en plus de « jeunes entre 25 et 30 ans» s’installer dans le coin et constate durant l’année 2009, « un véritable boom étudiant » dans son voisinage.
Philip, jeune kinésithérapeute de 27 ans, habite à deux pas de la Hermannplatz depuis 2006. Pour lui aussi, les prémices de l’arrivée d’une nouvelle population à Neukölln coïncident avec l’année 2008. Au même moment, le Zitty du mois de mars, –l’un des magazines hebdomadaires des sorties et événements culturels les plus lus à Berlin–, titrait: « Neukölln rockt ». Une publicité élogieuse rare, pour un quartier plutôt habitué aux Unes sensationnalistes et sordides du quotidien Bild. « Il a suffi que les magazines un peu trendy se mettent à dire que Neukölln était la nouvelle scène artistique de Berlin, pour que tous, du jour au lendemain, veuillent venir s’installer ici », se moque Philip.
« Ici », c’est Kreuzkölln, un quartier situé au nord de Neukölln, qui tient son nom de sa frontière limitrophe avec l’arrondissement de Kreuzberg. Il est habituellement délimité par la Kottbusserdamm à l’Ouest et la Weichselstrasse à l’Est par, le Maybahufer au Nord et la Sonnenallee au Sud. Ses coins emblématiques se nomment le Reuter-, le Schiller- ou encore le Weserkiez et sa Weserstrasse : des endroits comme le Ä, le Kuschlowski, le Popo-bar ou encore le And dots, un bubble tea bar qui vient d’ouvrir ses portes, côtoient les Eckkneipen et les Imbissen originels. Les galeries s’installent peu à peu aux côtés des bazars et des magasins discount.
Les premières migrations vers Neukölln sont constatées dès le début des années 2000. Les pionniers sont alors de jeunes artistes, créatifs ou étudiants à la recherche d’un mode de vie alternatif, de loyers bon marché ou de locaux vides pour mener à bien leurs projets culturels en tout genre. Ces défricheurs ont délaissé l’ancien quartier de Berlin-Est, Friedrichschain et sa Simon-Dach-Strasse, transformée en nid à touristes, ainsi que le quartier populaire de Kreuzberg, devenu le QG des gens branchés. Une fois le mouvement lancé, les épigones ont suivi, attirés par l’underground tout neuf du quartier de Neukölln. Les nouveaux venus mangent viêtnamien chez Hami pour moins de 5 euros, regardent des films en plein air dans le parc d’Hasenheide, –profitant de l’occasion pour acheter leur herbe aux dealers–, ou se donnent rendez-vous sur la Hermannplatz pour aller écouter de la folk musique au Ä bar. Le Neukölln connu pour son triste symbole, la Rütli-Schule, serait-il en train de se métamorphoser en Kollowitzplatz ?
Neukölln a changé, c'est certain. Sa Rütli Schule a été réorganisée et transformée en campus avec d’autres écoles du quartier, pour offrir aux 850 élèves un suivi continu de la maternelle jusqu'au début de leur formation professionnelle, ou jusqu'au baccalauréat. L’établissement a même lancé sa propre ligne de streetwear, fabriquée dans un atelier voisin. Le déambulement d’hipsters dans les rues du quartier et la prochaine réhabilitation des alentours de l’aéroport désaffecté de Tempelhof ne font que confirmer le lifting subi par le quartier.
L’ancien vilain petit canard des arrondissements berlinois est devenu la nouvelle « place to be ». Pour preuve, même le Guardian se met à encenser le quartier, devenu « l’épicentre du cool » berlinois. Mais si le quotidien britannique donne aux potentiels nouveaux résidents, les bonnes raisons d'y vivre, il les met aussi en garde. S’ils décident de déménager, il leur faudra garder à l’esprit que le quartier est encore pauvre et que les risques d’être traités « d’avant-garde du capitalisme triomphant » seront bien réels. En d’autres termes, il ne leur faudra pas oublier la réalité du quotidien des habitants du quartier, pour qui, vivre à Neukölln n’équivaut pas à une simple question de mode.