Ainsi est partie tante Lilas. Sur un bon mot. En jouant à son jeu favori, le scrabble. On la disait femme de lettres… Il ne fallut pas moins de deux heures pour enlever le W encastré dans son front. Le médecin s’est prononcé assez vite : le cœur a lâché sous le coup d’une émotion forte. Le mot de trop. En l’occurrence, ce n’était pas pacemaker, mais bien « Walkyrie », en mot compte triple…
Toutes ses amies du « Scrabble Klub von Brehm » sont réunies pour célébrer la joueuse et la femme exceptionnelle. On est venu de tous les environs saluer ses trophées, commémorer la brillante compétitrice. On découvre, par ailleurs, certaines facettes occultes de la discrète Frau Lilas… Autour du petit cercueil se pressent d’anciens amants, anciens rivaux d’une époque où la tante faisait tourner les têtes, où son parfum éponyme rendait ivre.
Monique observe cet étrange ballet avec des grands yeux mi-amusés, mi-gênés. Il faut la comprendre : de cette vieille tante, elle ne garde qu’un souvenir très vague, quelques images fugaces. Elle la revoit assise auprès d’elle dans le salon de ses grands-parents. La femme déjà mûre posait un regard bienveillant sur la petite fille et, discrètement, lui glissait une pièce dans la main avec un sourire entendu qui découvrait de belles dents très blanches.
Voilà à quoi se résument les souvenirs de Monique : des cheveux hirsutes, des dents immaculées entre lesquelles hochait un fume-cigarette nacré, un visage songeur blotti dans la fumée…
Penchée sur le corps, Monique s’étonne : « Quelle étrange ressemblance… » Oui, tous l’ont remarqué : la petite nièce est le portrait craché de la jeunesse de Lilas. Quelques hommes ont pris peur, ou se sont approcher en pleurant, en croyant apercevoir le fantôme de leur ancien amour, de leur parente. Des femmes sont venues observer d’un œil expert le curieux phénomène générationnel. On s’accorde pour trouver quelques différences, on souligne les divergences de fossettes et de menton, mais tout de même…
De fait, Monique est devenu le centre de toutes les conversations. On en a presque oublié la morte, qui sourit fixement, les traits apaisés, comme pour saluer cette farce inespérée. Quelques vieilles pies superstitieuses se sont signées en approchant du cercueil, un regard en chien de faïence vers celle que l’on surnomme déjà « der Doppelgänger ».
Monique n’y prête pas attention. Pour sa part, elle s’étonne de n’avoir jamais su que sa grande tante résidait en Allemagne. A la maison, quand on ne commentait pas ses histoires de jupons, ses éternels déboires et prouesses sentimentales, on parlait bien de Lilas la baroudeuse, l’électron libre. Mais quand quelqu’un demandait où elle pouvait être, on soulevait les épaules ou on remuait la tête avec l’air de dire que seul le Diable le savait…
Il y a de cela quelques années, Lilas avait fui la France avec un cinéaste allemand, ami de Picasso et de Ludwig Renn. « Il faut croire », se dit Monique en observant Bernd en train de renifler avec un air conquis des fleurs en plastique, « que chez les femmes de cette famille l’amitié franco-allemande est inscrite dans les gènes… »
La cérémonie se termine. La foule a rejoint la petite salle mise à disposition par le club de scrabble pour la réception. Bernd est parti au bras de deux petites vieilles hilares. Monique reste seule avec Tante Lilas, dont elle se sent soudain très proche.
Elle doit désormais s’occuper de son rapatriement vers la France. C’est pour cela qu’elle est venue jusqu’ici.
Et là, on dit : Allez, point de larmes, Monique !
Paul-Flavien Enriquez Sarano, sur une idée de Céline Figuière
>> Dossier pratique
>> Gimme ma ne Currywurst !