

Assise sur la cuvette des toilettes, Monique se résigne. Il y a des moments comme celui-ci où on ne peut rien faire. Ca ne veut pas venir. Sensation pénible qui dans certaines civilisations a du certainement être associée à une farce graveleuse de quelques dieux païens.
Elle a pourtant tout essayé : les torrents déchaînés, les chutes d’eau, l’écoulement métronomique d’un évier… jusqu’à la naïade qui plonge à corps perdu dans les eaux troubles du lac, comme dans ces images populaires qui symbolisaient, au début du siècle dernier ou dans les mauvais romans érotiques, les élans d’amour.
Quelqu’un frappe à la porte.
- C’est occupé ! lance Monique quelque peu exaspérée.
- Mais, maman, je dois y aller ! presse la petite voix d’Eva.
- Oui, oui, ma puce… Je sors tout de suite… Attends encore une seconde…
Monique cède la place à Eva qui trépigne devant la porte, les joues rouges, de petites larmes aux yeux. Monique ne peut s’empêcher d’être jalouse de la facilité et même de la nonchalance avec laquelle sa fille accomplit ce qu’elle, et ce depuis ce matin, n’arrive même pas à entrevoir.
Une idée la prend soudain. Elle laisse Thomas surveiller sa sœur quelques minutes, attrape son manteau et sort.
L’air de la rue calme un peu ses nerfs. Elle marche quelques mètres et aperçoit un peu plus loin un bar ouvert. Elle s’engouffre dans l’atmosphère épaisse du troquet. Les odeurs de tabac froid, de café, de renfermé lui soulèvent un instant le cœur, mais sa volonté ne faiblit pas. Elle marche résolument vers le comptoir et commande une grande bière.
La serveuse, une femme épaisse, la détaille un instant en se demandant si, vu l’heure, il ne s’agirait pas de l’une de ces boit-sans-soif qui guettent l’ouverture du premier bar depuis le hublot terne de leur appartement. Mais devant la mine résolue de Monique, elle finit par s’exécuter. Monique avale le bock d’un trait, sans sourciller, en poussant un grand soupir de satisfaction lorsque la dernière goutte, les derniers restes de mousse, glissent au fond de sa gorge. Elle repose le verre, jette un billet, puis s’en va avec un petit rire inquiétant.
Le remède a fait ses preuves. A peine a-t-elle ouvert la porte, qu’elle se précipite dans les toilettes. Eva et Thomas jettent un œil étonné sur leur maman qui fait de mystérieux aller-retours et rentre avec un diable ivre aux trousses.
Au bout de quelques minutes, Monique sort, l’air apaisé, un sourire énigmatique et espiègle aux lèvres. Elle tient dans sa main un appareil étrange, qu’elle fixe du regard.
- Ca va, maman ? demande, Thomas.
- Oui… Oui… répond-t-elle sans quitter des yeux le bâtonnet de plastique. J’ai une grande nouvelle à vous annoncer !
Et là, on dit : aiguise tes flèches, petit(e) sagittaire !
Paul-Flavien Enriquez-Sarano
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