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Bernd observe Monique à distance respectable. Sous l’effort, le visage de celle-ci s’est crispé en une grimace abjecte, sa bouche s’est tordue, découvrant ses dents dans un rictus effrayant et surnaturel. Ses lèvres remuent. Une litanie incompréhensible. Ses yeux se sont emplis de cette folie « berserker » qui anime certaines rênes au moment du combat qui précède le rut. Bernd la contourne, s’approche lentement, contre le vent, sur la pointe des pieds, aussi silencieusement qu’une panthère. Il n’est plus qu’à quelques mètres… crack ! Une brindille. Monique s’arrête net. L’air s’est figé. Bernd aussi. Elle ne se retourne pas. Il n’ose bouger. Il regarde les épaules de Monique se soulever et retomber à la cadence de sa respiration haletante, matérialisée par de gros panaches de fumée qu’elle recrache bruyamment. Il jette un oeil derrière lui. Un homme semble lui faire signe que le collet à crocodile est prêt, et qu’on attend plus qu’un signe de lui pour décharger le fusil anesthésiant. Il reprend quelque peu courage.

            - Ma chérie ? demande-t-il.

            Elle murmure quelque chose d’incompréhensible.

            - Pardon ? Je n’ai pas saisi...

            Elle se retourne vivement. Devant sa figure congestionnée, Bernd recule d’un pas et ne peut retenir un hoquet de surprise. Elle prononce à nouveau quelque chose, qu’il n’entend toujours pas.

            - Je n’ai pas entendu, ma belle…

            - Je l’aurai… je l’aurai !

            - Oui… Bien sûr ! Je sais ! Mais peut-être vaut-il mieux laisser faire un professionnel ?

            - Je l’aurai !

            - Oui… Sans aucun doute. Maintenant, si tu soufflais quelques minutes ? Mais, tout d’abord, donne moi cette hache…

            Elle observe alors l’outil dans sa main, comme si elle venait à peine de se rendre compte de sa présence. Elle la contemple avec une curiosité d’enfant découvrant qu’au bout de cette main grossière se tordent des doigts fuyants. Soudain, elle relève le visage. Bernd prend peur. Il y voit quelque chose de nouveau et la nouveauté, en cet instant, a des contours résolument effrayants.

            - Mais oui, bien sûr ! s’exclame-t-elle, dans un sursaut. Le problème… c’est la hache ! Il me faut autre chose… Une scie, peut-être ? Ou mieux ! Une tronçonneuse ! exulte-t-elle.

            Elle s’enfuit alors en bondissant, mue par une joie hystérique.

            Bernd sait. Oui, à cet instant précis, Bernd sait, tout comme le célèbre professeur de Mary W. Godwin, qu’il doit défaire le monstre qu’il a créé. N’est-il pas l’idiot qui a proposé que toute la petite famille se rende dans cette forêt, à proximité de Berlin, « aménagée spécialement » pour qu’ils puissent, eux-mêmes, couper leur sapin de Noël ? Son médecin ne l’avait-il pas répété sans cesse ? Ce vieil homme sage, ancien médecin militaire de Kiel, le Dr Weizsäcker, ne psalmodiait-il pas : « l’automédication est le cancer de la médecine ! » Oui, c’était, sans aucun doute, sa faute. Désormais, il devrait assumer, lui-même, son erreur ; porter sa croix jusqu’à un Golgotha nommé Monique.

Il saisit une hache. Il regarde un instant, avec tendresse, sa femme pleurer à moitié devant le refus catégorique du propriétaire de lui fournir une tronçonneuse. « Allez, mon vieux ! Il faut abattre le cheval dont la patte est brisée… », se dit-il, resserrant sa prise sur le manche de bois. Il observe la nuque découverte. Oui, il y’a vraiment quelque chose d’attendrissant… qui ne fait que confirmer sa résolution.

Il lève très haut la hache au-dessus de ses épaules. Monique se retourne, pressentant le danger. Elle pousse un cri bref ; l’unique note d’une plainte animale. La hache retombe.

Le silence s’empare de la forêt. Sans qu’on ne s’en aperçoive, le soleil s’est couché. La lune propage déjà sa douce lumière argentée sur la toison chloroforme. Le vent siffle entre les sapins et en d’autres endroits chante une douce mélopée d’hiver. Une voix vient alors briser cette harmonie.

            - Je t’avais dit que je voulais le faire ! s’écrie Monique

            - Non. Fini. On ne va pas y passer la nuit, non plus ?!

Oui. Les enfants reviennent de leur petite excursion, les visages barbouillés et les ventres criant famine. Il est temps de partir.

 

Et là on dit : Ô Tannenbaum ! Wie hart sind deine Blätter !

 

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