
- Quoi ?!
- Ben, oui… Je vote libéral.
- Mais… tu ne me l’avais jamais dit !
- Tu ne me l’as jamais demandé !
- Ne joue pas à ça avec moi, Bernd ! Tu connaissais très bien l’héritage politique de ma famille !
- Ah… oui.
- Et les fêtes de l’Huma’ ? Les grillades ? Les concerts ? Les chants révolutionnaires ?
- Et alors ? J’ai toujours aimé…
- Bravo, la conscience politique…
- Non, mais attend. Mon parti est libéral. Ça ne veut pas dire qu’il souhaite la mort des ouvriers, la suprématie de l’élite, ou quoi que ce soit… C’est assez différent de la France. Ce n’est pas exactement un parti de gauche, c’est sûr, mais sans être complètement à droite… Et puis, en parlant de révolution, les libéraux sont ceux qui ont voulu la Révolution française, non ?
- Non, mais, alors là… Oui, ma puce ?
La petite Eva se tient juste devant eux, un peu inquiète.
- Je pourrai voter, moi aussi, maman ?
Monique ne peut s’empêcher de sourire.
- Pas encore, ma chérie. Bientôt. Mais, d’abord maman doit laver le cerveau de ton papa...
Eva fronce les sourcils. L’image a quelque chose de dégoûtant et d’excitant. La petite fille préfère retourner dans sa chambre, avant d’être envahie par des images de bains d’eau de javel sur des cerveaux secoués de soubresauts. Son grand frère Thomas et elle ont récemment parcouru un livre de biologie, bourré de schémas et de coupes transversales (un mot qu’elle affectionne à défaut de le comprendre). C’était drôle, ça ressemblait à de la gelée, en moins appétissant.
Monique suit sa fille des yeux et se dépare lentement de son sourire. Elle a un combat à livrer, sous son propre toit.
- Et mon père ?
- Quoi, ton père ?
- Tu l’as rencontré ? Il ne t’a jamais caché ses opinions !
- Oui, et alors ?
- Alors ?! Quand je pense que tu as joué la sainte nitouche, le camarade sur le champ de bataille, le partisan révolutionnaire, avec lui ! J’aurais dû écouter ma mère…
- Ta mère m’adore…
- Ce n’est pas une raison !
- Je ne comprends pas Monique… Quel est le problème ? Que je puisse avoir des idées différentes des tiennes ?
- Non… Enfin, si ! A notre époque, tu dois choisir ton camp ! C’est la guerre, bon Dieu !
- Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… Non, avoue-le : ce qui te dérange, c’est que tu aies pu embrasser « l’ennemi », sans même t’en rendre compte ?
- Non, ce qui me dérange, c’est que j’ai pu lui faire deux gamins à « l’ennemi » !
Bernd rigole, malgré lui.
- C’est un joli symbole, non ? La dévoyée de Lénine et l’enfant du Tsar…
- Une vraie icône… Mon père n’y survivra pas…
- En même temps, tu pensais bien qu’en tant qu’ingénieur en automobile, je ne portais pas le bleu de travail et que je ne me roulais pas dans le cambouis ?... Bon, ok, l’image est facile, mais quand même.
- Je n’ai rien à ajouter. Nous, les enfants du peuple, ne nous mélangeons pas avec les cols blancs !
- Dis moi… Les enfants du peuple, ils font les magasins le samedi et bavent devant Prada ?
- Je ne t’écoute plus. Je pars m’inscrire à l’Ambassade ! La révolution est en marche !
- Robespierre ? Quand tu auras fini de regrouper le Tiers-Etat, tu pourras accompagner les enfants à l’école ? Bernd von König doit aller travailler… enfin, exploiter des ouvriers. Une petite séance de fouet pour tout le monde… ça va me détendre !
- Ah ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates…
Eva est revenue jeter un coup d’œil sur ses parents : l’un est en train de mimer un esclavagiste égyptien et l’autre en train de danser en actionnant des guillotines invisibles. Eva choisit de danser avec sa maman. Elle aime bien danser… tant que celle-ci ne vient pas lui laver le cerveau : ça doit chatouiller, quand même.
Et voilà que mère et fille entament une ronde, mains dans les mains, tandis que Bernd les regarde bourré d’affection : il l’aime sa « sans-culotte ». Il faut croire que le bonnet phrygien, même de chez Prada, lui va à ravir.
Et là on dit : Aux uuuuurnes, citoyens !
Paul-Flavien Enriquez-Sarano