imprimer   23.05.2012 
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- Mais vous me faîtes mal !

- Oh, ça va ! Vous n’allez pas faire votre enfant ! Allez, sur le dos !

Monique lance un fébrile « non », mais l’immense masseuse la soulève comme si elle ne pesait pas plus qu’un nourrisson, et commence à flageller ses jambes avec le tranchant de ses mains. Au départ, Monique grimace bien un peu, pousse quelques râles, mais elle finit par se détendre sous la berceuse des « battoirs ».

Monique n’est pas exactement une sportive. Un petit « jogging 5 minutes puis café-terrasse » ou un « stretching vacances dans la piscine » de temps en temps ne la dérange pas, mais pour les versions intensives, elle s’est toujours sentie une flemme toute parisienne. Quand Bernd a proposé, un soir, soudain, « un peu en fourbe » songe-t-elle maintenant, qu’ils se mettent au sport, elle n’a pas senti venir le coup…

Pourtant, elle le sait : Bernd est allemand, et par là, envisage rarement les choses avec ce laxisme qui sied tant à une petite Française : il leur a préparé un agenda de ministre (des sports évidemment) où se disputent yoga, piscine, stretching, jogging, curling, enfin une foule de trucs en « ing », des sports de plein air, de salle, de chambre, etc. Elle n’a réussi à mettre le holà que lorsqu’il a commencé à évoquer le marathon de Berlin, la main sur le cœur, les yeux mouillés d’envie.

Il faut dire que Bernd « pratique », comme il aime à le dire, depuis son enfance. Chez lui, le sport est presque une drogue : il lui arrive de se réveiller en pleine nuit et d’aller courir une demi-heure, simplement pour se détendre, qu’il pleuve des cordes ou neige comme un hiver à Iakutsk. Au début, ça l’a bien effrayée, elle comprenait difficilement que l’on puisse avoir envie de courir à deux heures du matin, mais elle a fini par s’y habituer et c’est désormais à peine si elle se réveille. Tout au plus, elle se prépare à le voir revenir avec sa dégaine de chat mouillé, haletant comme une locomotive emballée. Son sport à elle, c’est des agendas surchargés, des litres de café, un mélange épuisant entre boulot et vie de famille.

Dans cette histoire, les enfants n’ont pas été épargnés : Eva va débuter des cours de danse africaine tandis que Thomas s’est mis à l’escalade, au basket-ball, à la natation, à l’athlétisme, et au Judo. A se demander de qui il tient, celui-là…

« Voilà, fini ! » s’écrit gaiement la masseuse avec une tape virile sur le postérieur de Monique. Cette dernière se remet tant bien que mal sur ses pieds avec l’impression d’avoir été pétrie par un boulanger sous amphétamines. Après un passage salvateur sous la douche, elle retrouve Bernd, frais comme un gardon, devant les portes du Sportstudio.

            - Alors, ma belle ! Ce n’était pas sympathique ? Tu ne te sens pas une autre femme ?

            - Si, si… Enfin, je te dis ça dès que mon corps aura dégonflé. Dis moi… Ils t’ont mis une ancienne des forces spéciales, à toi aussi, comme masseuse ?

            Bernd sourit.

            - Avoue tout de même que ça fait du bien de nettoyer un peu ce corps de toute sa crasse ?

            - Sympa pour lui…

            - Non, mais, je veux dire… tu verras, bientôt tu me remercieras de t’avoir entraînée ! La douleur n’est qu’une étape…

            - Mouais… là, j’ai comme un doute. Enfin, en même temps, j’ai mis deux enfants au monde, alors question douleur…

            Mais il ne l’écoute déjà plus, dans ses yeux brille cette lueur inquiétante qui ne le quitte pas depuis quelques jours. Monique prend peur ; son corps las se contracte dans l’attente d’un choc qu’il sait inévitable.

            - Bon… et maintenant ? lance-t-il, en regardant devant lui, entraînant Monique par la main.

            - Quoi, maintenant ? Je pensais que l’on pourrait aller déjeuner et peut-être dormir une semaine ou deux…

            Bernd repousse sa proposition d’un haussement d’épaules.

            - Il faut battre le fer quand il est encore chaud ! Je nous ai préparé un petit programme pour cet après-midi…

            Oui, Monique a peur, car il n’y a plus rien d’humain dans le regard possédé de Bernd…

 

Et là, on dit : c’est pour ton bien, Monique !

 

Paull-Flavien Enriquez-Sarano

selon une idée de Céline Figuière








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