Encore une d’écrasée. C’est absurde, Monique le sait. Elle connaît les arguments éculés et pourtant justes de Bernd. Elle sait que « fumer tue » en France, mais « peut tuer » de ce côté-ci du Rhin, les sous partis en fumée, c’est pathétique, les mauvaises odeurs, c’est insupportable (la fumée des autres la dérange parfois ! même s’il est hors de question de l’avouer ! )... Mais c’est comme ça, l’herbe de Nicot la stimule, alors que Bernd... enfin elle ne sait plus. Mais c’est lui qui est intolérant ! Cela n’a pas de sens, ça fait déjà vingt minutes qu’elle est descendue dans ce sinistre mastroquet, et toujours pas de Bernd, des cendres, descendre, ça n’est pourtant pas compliqué. Monique a déjà oublié le pourquoi de leur dispute, mais il fallait qu’elle sorte, elle n’en pouvait plus : Je ne veux pas travailler, Je ne veux pas déjeuner, Je veux seulement l'oublier, et puis, je fume, Verlaine synthétise bien son état d’esprit. Perdue dans son nuage de volutes, c’est le vide. Alors qu’elle s’apprête à fumer une dix-huitième cigarette, ce qui l’énerve plus que tout dans l’instant c’est cette habitude ridicule de ne mettre que 17 cigarettes dans chaque paquet ! Elle détache son regard de l’étuis vide d’aluminium et de carton gainé d’un fin film transparent, lève les yeux et là, à l’autre bout de la table en zone non-fumeur de l’autre côté de cette frontière invisible, Bernd est là, serein, souriant, il l’énerve… et elle espère qu’il l’énervera encore longtemps !