

Vous avez dit Marzahn-Hellersdorf ?
Le "ghetto russe" de Berlin où règnent chômage, aide sociale et criminalité? Là où on voit traîner des gens tristes au pied d'immeubles fades ou dans un hall de centre commercial; où depuis 20 ans, les langues slaves ont déclassé l'allemand, entre passivité et nostalgie du pays quitté; et où les mélanges d'identité ont échoué... Le badaud qui s'aventure dans Marzahn est souvent habité par de telles idées arrêtées. A tort ?
Certes, Marzahn reste un quartier précaire de Berlin regroupant près de la moitié de la population russophone de la capitale. La plupart sont ce qu'on appelle des « Aussiedler », autrement dit des rapatriés de l'ex-URSS de souche allemande. Leurs ancêtres faisaient partie des Allemands invités par la germanophile Catherine II de Russie à venir peupler les bords de la Volga, à y obtenir un bout de terre et diverses privilèges. C'était dans les années 1760. Depuis, beaucoup d'eau a coulé, ces familles allemandes immigrées ont vécu les déportations en Sibérie ou au Kazhakstan sous Staline, les fuites en Asie mineure et dans toute l'ex-URSS... Pour beaucoup d'entre eux, la Chute du Mur a été entrevue comme un appel d'air, une possible chance de refaire leur vie dans un pays réunifié. Revendiquant leur sang allemand, ils sont environ 3 millions d'Aussiedler à être arrivés entre 1988 et 2004 dans les différents Länder, avant que la loi ne se durcisse dès 1993. A Berlin, il semble que le destin (et non pas quelconque volonté politique) les ait faits se regrouper majoritairement à l'est de la ville.
À ce jour, nombre de ces "Russes-Allemands" ou "Allemands de Russie" n'ont pas de travail décent, touchent des indemnités de chômage à répétition, voire se complaisent dans une espèce d'inertie. Certains tournent le regard vers l'Est et songent à y retourner. D'autres désespèrent de ne pas voir leur diplôme russe ou kazhak reconnu ici et sombrent dans une sorte de fatalisme. Mais beaucoup, comme Alexander, excluent un retour au pays d'origine et un nouveau déracinement. Alors ils errent dans les rues, une cigarette à la bouche, ou vont se ravitailler en pain noir, saumon rouge et karamel au "Mix Markt", le supermarché de la communauté russophone. Il y en a d'autres, de ces lieux cultes où venir se ressourcer et reprendre courage ; l'association Klub Dialog en est un. Dans ce centre interculturel ouvert aux jeunes de différentes origines, en particulier des russophones, il est question d'intégration ainsi que de soutien à plusieurs niveaux (linguistique, scolaire, familial, professionnel). « Si certains immigrés ne trouvent pas de travail, c'est parfois parce qu'ils n'ont pas envie de se plier aux règles de l'emploi. Ceux qui le veulent vraiment savent s'en sortir ! », rappelle avec fermeté Tatjana, responsable de l'association. Comme pour beaucoup d'autres individus issus de l'immigration regroupée, le problème majeur de la population russophone à Marzhan reste celui de la langue. Prendre des cours d'allemand constitue alors le premier pas vers l'insertion.
Quid du côté germanique? Mal préparés par les autorités aux vagues massives d'immigrés peu après la Réunification, et préoccupés pour certains par les mêmes difficultés matérielles ou bureaucratiques, les "Allemands d'Allemagne" n'ont pas toujours aidé au mélange interculturel. Résultat: une tendance au repli, voire la peur de l'autre...
Mais si Marzahn laisse entrevoir cette réalité-là et qu'il est fréquent d'y entendre dire de part et d'autre : "Ils restent entre eux, ils ne nous parlent pas", d'autres facettes plus complexes et nuancées sont perceptibles dans ce quartier de l'est berlinois. À Marzahn, des actions sont entreprises pour un interculturel meilleur, pour une évolution des mentalités. Et souvent, c'est à travers leurs enfants scolarisés en allemand que ces immigrés parviennent à mieux s'établir. Et parfois, il arrive aussi qu'un mariage vienne rapprocher deux horizons distincts, comme le confie l'Allemand Dieter : sa fille vient d'épouser un Kazhak, dans un concert chaleureux de vodka et de Pils.
Anne-Sophie Subilia