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Pas d'hommelette sans casser les œufs ?


Le « j’y vais, j’y vais pas » est aux hommes allemands ce que le « peut être bien que oui, peut être bien que non » est aux Normands. C’est-à-dire, plus qu’un état d’esprit, un mode de vie. Cet homme moderne apparaît aujourd’hui comme hésitant face à une gente féminine qui ose affirmer son caractère et fixer les règles du jeu de la séduction. Mais à trop vouloir tout maitriser, plus personne ne s’y retrouve.

 


Le débat n'est pas nouveau, mais il a été relancé il y a un mois par un article dans l'hebdomadaire "Die Zeit" intitulé "les hommes de douleurs". Les femmes allemandes auraient-elles fini par "castrer" les hommes, à en faire des "Weicheier" ou des "couilles molles" à force de se battre contre les machos d'antan pour écoper aujourd'hui de mauviettes qui ne les emballent pas plus?


Dans son article paru début janvier, l'auteur Nina Pauer désespère et écrit à propos de l'homme allemand contemporain:

 

"Il se prend la tête, il est coincé, pas sûr de lui, nerveux et peureux, mélancolique. (...) Il ne sait pas quand il faut conclure. Au lieu de flirter, il joue le bon copain sensible. Timide dans sa veste en tricot, dissimulé derrière des lunettes d'écaille, il se cramponne dans un bar obscur à sa bière. (...) Il prend soin de lui, il est poli, gentil, toujours propre sur lui, il utilise des parfums et des crèmes, il fait des régimes et il écoute de la musique pour fille délicieusement mélancolique.

Mais quand l'heure est arrivée de se pencher pour embrasser une jeune femme, il se prend la tête. Elle ne veut peut-être pas. Elle préfère peut-être faire le premier pas. Il faudrait peut-être ne pas placer une possible relation sur le dangereux niveau de l'érotisme et en rester à un rapport platonique."

 

 

 



"Softie" "Weichei-couille molle", "Warmduscher-celui qui prend des douches chaudes" (par rapport aux vrais mecs qui n'ont pas peur de l'eau froide), "pousseur de poussette" : autant de synonymes en vogue. Le débat lancé ou relancé par "Die Zeit" se poursuit depuis un mois. Dans le magazine "Der Spiegel" un homme réplique au premier article et ironise sur ces Werther des temps modernes et sur la nostalgie de la gente féminine pour les bons vieux machos. Les femmes n'ont qu'à s'en prendre à elles mêmes d'après ce collègue. Elles veulent tout avoir d'après lui et ne savent plus finalement ce qu'elles désirent vraiment.

 

Le quotidien de gauche "Tageszeitung" consacre ses colonnes abondamment au sujet. Il a été il est vrai un fervent défenseur du féminisme depuis les années 70. Un féminisme dont les excès auraient abouti à une castration des mâles. Le journal donne la parole à la chanteuse Ina Deter qui il y a trente ans avait fait un tube baptisé "Neue Männer braucht das Land-le pays a besoin de nouveaux hommes". En 2012, elle n'est toujours pas sûre de les avoir trouvés.

 


La chanson de Ina Deter


Le débat me rappelle de nombreuses conversations avec des Français et Françaises en Allemagne qui ont parfois du mal avec les règles du jeu du flirt germanique. Dans son livre "Les pintades à Berlin", ma collègue Hélène Kohl écrit : "On mate? Non, surtout pas... La règle d'or -qui rend l'exercice aussi aisé qu'un numéro de claquettes sur une corde raide- consiste à ne surtout pas laisser voir qu'on est intéressée. Et comme monsieur adopte la même conduite, c'est super, personne ne se rend compte qu'il plaît à l'autre".

Quant à ma charmante collègue Cécile Calla, elle s'étonnait dans son livre "Tour de Franz-Mein Rendez-Vous mit den Deutschen" de découvrir que son nouveau copain à Berlin possédait dans sa salle de bain non seulement un déo, mais aussi une crème pour le visage, une lotion pour le corps ce qui suscita chez l'intéressée des doutes sur l'orientation sexuelle du dulciné. Avant d'en arriver à ce stade, Cécile Calla décrit le parcours de la combattante gauloise : "Nous autres les Françaises en Allemagne, nous nous sentons invisibles, inexistantes, sans valeur. Le flirt est une valeur inconnue".

 

Un choc culturel que le groupe "Wir sind Helden" a illustré dans une chanson sur une petite Française en Allemagne en proie aux curieux codes du flirt germanique "Aurélie". Petits extraits traduits en français (voir la chanson en allemand ci-dessous):

 

Aurélie, c'est pas comme ça que ça fonctionne

Tu en demandes beaucoup trop,

Les Allemands flirtent très subtilement

Aurélie, en Allemagne, l'amour demande du temps

Ici, on a besoin de quelques jours avant de faire le premier pas

Les semaines suivantes, on discute

On veut tout savoir

avant le premier rendez-vous

 



Les mêmes remarques désabusées se retrouvent d'ailleurs chez les Français exilés en Allemagne qui rament pour maîtriser des codes très exotiques pour eux. Les germanophones pourront se régaler en lisant le livre de Alain-Xavier Wurst (en français "saucisse", même si son nom ne lui a pas toujours été d'une grande utilité, pour les préliminaires en tout cas). Dans son livre "Zur Sache, Chérie" il décrit "comment un Français désespère face aux femmes allemandes".

 

Toutes ces remarques nécessitent un bémol. Comme le remarquent différents journaux et autres lecteurs dans des forums, les angoisses des femmes allemandes sur leurs mâles insuffisamment virils concernent avant tout de jeunes citadines bobos. Le quotidien "Tageszeitung" ironise : "les journalistes des pages culture rencontrent peut-être les mauvais. Ca n'est pas dans un vernissage à Friedrichshain -un quartier branché de Berlin- qu'elles vont rencontrer des machos purs et durs, mais plutôt dans une fête de village en Bavière ou dans les stades".

 

 

Pascal Thibaut

 

 

 

Pascal Thibaut est le correspondant à Berlin de R.F.I. Présent à Berlin depuis des années, il est de l'aventure de La Gazette depuis le début. Ce texte est issu de son blog : allemagnehorslesmurs.blogs.rfi.fr











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