Des scènes de groupe bouleversantes et une Odette/Odile magnifique, c'est ce qu'on retient de l'œuvre mythique de Tchaikovsky présentée au Deutsche Oper de Berlin jusqu'au 25 janvier 2012. Depuis sa création en 1877 qui fut une "déconvenue humiliante" pour son auteur, le lac des cygnes s'est imposé comme l'œuvre incontournable du répertoire de danse classique et sa forte charge symbolique continue d'alimenter les interprétations des chorégraphes.
Siegfried séduit par Odile, la fille du magicien.
Crédits photo: Enrico Nawrath
L'histoire de deux amour perdues
Le prince Siegfried qui fête sa majorité, apprend par sa mère qu'il devra choisir une épouse le soir même lors d'un bal. Tombé amoureux dans la journée d'Odette, une jeune fille enchainée par un charme du magicien Rothbart et qui vit sous la forme d'un cygne pendant le jour, le prince est séduit le soir par la fille de ce magicien qui se fait passer pour elle. La fin de l'histoire est tragique, puisque la belle Odette est ensorcelée à jamais et s'envole avec les cygnes du lac, alors que le prince tue Rothbart, puis meurt à son tour de chagrin.
De très beaux moments de danse et quelques perles de mise en scène sont à retenir. Parmi eux, un voile tendu du sol au plafond plonge le fond de la scène dans la pénombre et donne un aspect irréel à ce qui s'y passe. Lorsque Odette se métamorphose en cygne au son du haut-bois, le magicien Rothbart y agite de grands voiles, et bat l'air de ces ailes immenses, comme pour envelopper dans son sort le cygne désemparé. Au "lac des cygnes", une trentaine de jeunes femmes se redresse et émerge ainsi du brouillard qui sortait de terre. Leurs ailes battent, elles dansent et entrainent le spectateur dans leur vol gracieux.
Une histoire au long cours pour Bart
C'est la deuxième fois que Patrice Bart présente le Lac des Cygnes au Deutsche Oper, puisqu'il avait déjà monté le ballet de Tchaikowsky dans le célèbre opéra berlinois en 2010. Et ce ballet trouve certainement une résonance particulière chez ce chorégraphe français. En 1972, c'est en effet suite à son interprétation du prince Sigfried qu'il est nommé danseur étoile. Douze ans plus tard, à l'opposé, il incarne Rothbart dans la version du lac des cygnes de Noureev. Après ses adieux à la scène en 1989, il se consacre à la chorégraphie. Sa carrière le mène en Allemagne où il a monté le lac des cygnes en 1997, et notamment à Berlin, où il a présenté en 1993 sa propre chorégraphie de Don Quichotte.
Le lac des cygnes, monté en 2010 par Patrice Bart au Deutsche Oper Berlin, d'après Petipa et Ivanov.
La version du lac des cygnes de John Neumeier Illusion - like swan lake prend Louis II de Bavière comme héros. Sur scène, une version miniature symbolise le Neuschwanstein (nouveau rocher du cygne), le château fait construire par le roi, glorifiant Lohengrin, héros solitaire et pur de l'opéra wagnérien éponyme.
Une source d'inspiration intarissable
Inspiré de contes russes ainsi que d'une légende allemande racontant comment une jeune fille a été transformée en cygne par un magicien, le lac des cygnes a un fort potentiel symbolique. Derrière l'amour sinon impossible, du moins difficilement réalisable entre Sigfried et Odette, certains ont vu un reflet de l'homosexualité supposée du compositeur. D'autres voient le lac comme la représentation d'une rêverie, d'une illusion, dans laquelle se noierait le prince pour échapper à la réalité. Dans la version de John Neumeier (Illusion – like Swan Lake), le chorégraphe américain s'inspire ainsi de la vie de Louis II de Bavière et en fait le héros du ballet. Dans la version de Neumeier, le héros est enfermé dans une réalité oppressante et se réfugie dans ses songes qui le mènent au lac des cygnes. Difficile en effet de ne pas y voir une ressemblance avec le vrai roi romantique, fuyant la réalité dans ses rêves de grandeur, vouant une passion aux cygnes wagnériens au point de faire construire le Neuschwanstein (nouveau rocher du cygne) et s'identifiant à Lohengrin, héros pur et essentiellement solitaire de l'opéra éponyme du compositeur allemand.
À noter, la présence d'un danseur français dans cette édition du lac des cygnes, puisque Kevin Pouzou, originaire de Bordeaux (Gironde, Sud-Ouest de la France) aura la tâche de remplacer Dinu Tamazlacaru, véritable vedette du Staatsballet, le 25 décembre au soir et le 28 décembre dans le rôle de l'ami du prince (Benno).
Polina Semionova, qui incarne les cygnes blanc et noir, est magnifique de pureté et de cruauté selon qu'elle danse dans la peau d'Odette ou d'Odile. Cette danseuse talentueuse a d'ailleurs porté chance au dessinateur Bastien Vivès, qui a été récompensé du Grand prix de la critique pour "Polina", une bande dessinée inspirée de la danseuse.
Marion Muracciole
Le 14.12.2011
Informations pratiques:
Le Lac des cygnes (Schwanensee)
Ballet en deux actes
Musique: Peter I. Tschaikowsky
Chorégraphie et mise en scène: Patrice Bart d'après Marius Petipa et Lew Iwanow
Décors et costumes: Luisa Spinatelli
Chef d'orchestre: Michael Schmidtsdorff
Durée: 2h50. 1 pause
Admissions: 45 minutes avant le début de la représentation
Pour les spectateurs curieux de se pencher davantage sur le ballet, une initiation dans le foyer du Deutsche Oper, est proposée 45 minutes avant le début de la représentation par les étudiants en histoire et théorie de la danse de la Freie Universität de Berlin.