

Dès sa libération, le 24 août 2006, Muraz Kurnaz a témoigné des conditions inhumaines de sa détention à Guantanamo et évoqué les interrogatoires et violences exercés par des soldats allemands. « L’un d’entre eux m’a agrippé par les cheveux (…), m’a ensuite tapé le visage contre le sol et les Américains trouvaient ça drôle », confiait-il l’automne dernier au magazine Stern. Le « cas Kurnaz » ne viole pas seulement le droit international. Il révèle une fois de plus la coopération des autorités allemandes avec la CIA.
Muraz Kurnaz (24 ans), né à Brême de parents turcs, avait été arrêté fin 2001 par les autorités pakistanaises lors d’un voyage « pour voir et vivre le Coran », remis aux forces américaines basées en Afghanistan puis transféré début 2002 à Guantanamo. En octobre 2002, faute de preuves sur ses éventuels liens avec une organisation terroriste, la CIA aurait proposé au gouvernement allemand de libérer M. Kurnaz – contre assurance qu’il serait placé sous étroite surveillance. « Sous prétexte qu’il était de nationalité turque, l’Etat allemand a refusé de se montrer garant de ce résident allemand », s’indigne Rolf Gössner, président de la Ligue internationale des Droits de l’Homme en Allemagne.
M. Kurnaz sera libéré après quasi 5 ans de détention sans inculpation ni jugement.
Une enquête est en cours afin de savoir pourquoi, fin 2002, le gouvernement Rouge-Verts a refusé le retour en Allemagne de M. Kurnaz, alors même que ce dernier avait été reconnu « non dangereux » par la CIA. Les autorités allemandes ont-elles à juste titre considéré M. Kurnaz comme facteur de risque pour la sécurité publique ?
Libérer M. Kurnaz pour en faire un espion de la scène islamiste en Allemagne : lorsqu’il a vent de cette idée des services de renseignements allemands (BND) et de la CIA, Wolfgang Bosbasch, vice-président de la CDU au Bundestag, explose : aider les Américains à l’interrogatoire d’un dangereux « combattant ennemi » au nom de la « lutte contre le terrorisme » puis, l’individu s’avérant « non dangereux », penser à l’enrôler comme indicateur pour enfin renoncer à sa libération, ça en devient grotesque ! L’expert en politique intérieure exige le jour sur les activités des services secrets allemands.
Là encore, le bât blesse. Non seulement le « cas Kurnaz » met en cause l’actuel chef de la diplomatie allemande, Frank-Walter Steinmeier (SPD), qui en 2002 était chef de la Chancellerie du gouvernement Schröder et coordinateur des services secrets. Mais certains documents du BND se seraient de plus volatilisés, tel le protocole d’écoute de la CIA, réalisé en 2002 à Guantanamo et qui justifierait le fait que Kurnaz n'ait de lien ni avec les Talibans ni avec Al-Qaïda.
Il semblerait que les autorités allemandes soient bien plus étroitement mêlées aux pratiques illégales des Etats-Unis qu’elles ne l’avaient jusqu’à présent admis. Plus d’informations sont attendues pour le 8 mars, date à laquelle le ministre des Affaires étrangères Steinmeier devrait témoigner devant la commission d’enquête.
Charlotte Noblet
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