

Georges-Arthur Goldschmidt est écrivain, essayiste, traducteur de Handke, Nietzsche et Kafka sur lequel il vient de publier un essai aux éditions Verdier, Celui qu’on cherche habite juste à côté. A près de 80 ans, l’homme parle avec une volubilité étonnante et une touchante fraicheur.
Georges-Arthur Goldschmidt, vous savez écouter la langue, et comprendre ce qu’elle reflète de la société. Que vous dit la langue allemande ?
C’est une langue très proche du Weltbild, elle se fait une image très précise du monde. Par exemple, ça fait 50 ans qu’on ne « raccroche » plus le téléphone, pourtant c’est encore comme ça qu’on l’exprime en français. En allemand, autrefois on disait aufhängen, et maintenant auflegen. L’allemand a toujours été contemporain à la réalité matérielle, visible. Jusqu’au jour où ça ne fonctionne plus. Et c’est là que les problèmes commencent. Car le monde a fondamentalement changé, et l’allemand d’aujourd’hui fait apparaître très clairement ce décalage entre le langage et le monde. Le français étant beaucoup plus général, moins proche de la réalité, il est moins frappé par ce problème. On dirait que la langue française est épargnée par l’angoisse de la modernité. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Kafka, Freud et Wittgenstein sont apparus dans la langue allemande : ils s’étaient aperçus que le langage et le monde divorçaient. En allemand, la matérialité des mots est si grande que lorsque cette matérialité est décalée, ça ne marche plus.
L’allemand s’est en quelque sorte fait prendre de vitesse par la réalité. Vous pourriez nous donner un exemple ?
C’est un décalage d’ensemble... Par exemple, prenons un mot comme le Vorstandsvorsitzender, littéralement « celui qui est debout devant ceux qui sont assis » : et bien aujourd’hui, les éléments de la réalité ne fonctionnent plus comme ça... De plus, on est entré dans l’ère de la révolution informatique, et l’allemand est obligé de recourir à des termes anglais. C’est seulement maintenant qu’il est en train de s’approprier, de naturaliser les termes de la technologie informatique, plus lentement que le français.
Vous dites avoir redécouvert la langue allemande grâce à Kafka, qui selon vous, a utilisé une langue qui semblait venir au devant de lui. En effet, en allemand toute distance grammaticale est impossible entre celui qui commet la faute et la faute elle-même. On dit: « Ich bin schuld », et en français : « C’est ma faute ». Le gallicisme, c’est déjà une distance, une manière implicite de se détacher d’une faute éventuelle.
Tout à fait, il y a un sentiment de culpabilité consubstantiel à l’âme allemande, impossible à évacuer. Il suffit de voir en littérature. C’est une idée qui m’est venue de Karl Heinz Bohrer, rédacteur en chef de la revue Merkur qui, il y a très longtemps avait écrit un article sur l’absence de la figure du mal dans la littérature allemande. On y trouve des gens coupables, des destins frappés par le sort, des âmes torturées, mais personne qui frappe le destin. Il n’y a ni Baudelaire ni Marquis de Sade. La littérature allemande charrie une espèce d’amertume et d’horreur de vivre. En français, « le mal », c’est rigolo, on dit « Il a mal mangé, il a mal aux dents, il a fait ça mal…» On ne sait plus très bien faire la différence. Alors que Das Böse, c’est vraiment la méchanceté, ça fait peur. Bien sûr, il ne faut pas simplifier, mais toutes ces âmes inquiètes sont peut-être justement dues à cette absence de distance entre le coupable et la faute. Jusque dans le vocabulaire: Schulden, c’est « les dettes » ET « la culpabilité »...
Et puis il y a le protestantisme, où toute confession, donc toute rémission des péchés est impossible.
Oui, l’absence de confession joue un rôle majeur… et ce n’est pas un hasard si elle a été remplacée par la psychanalyse. De plus, l’affrontement solitaire, ce rapport direct avec Dieu est terrifiant. Le judaïsme s’en tire beaucoup mieux. Il y a la Loi, qui permet de s’arranger, il y a un cadre légal, que l’on respecte ou non. Or dans le protestantisme, il n’y a pas de loi, c’est redoutable.
Dans Quand Freud voit la mer, vous rappelez la différence de direction : l’allemand va en dedans, est centré sur l’individu et l’intériorité…
Oui, bien que le français fasse la différence entre le « je » et le « moi », c’est une langue complètement socialisée, tournée vers l’autre. En français, ce n’est pas la peine de dire les choses, tout le monde est d’accord. D’où l’absence de précision du vocabulaire : on dit « entrer » et « sortir », mais on ne dit pas comment. En allemand il faut tout expliquer, le moindre détail matériel, Eingang ou Einfahrt, il faut que tout le monde comprenne et soit d’accord. Un autre exemple: en allemand on peut dire seelisch, de Seele, mais en français il n’y a pas d’adjectif dérivé de « âme ». Il existe une sorte de pudeur métaphysique qui empêche d’exprimer certaines choses, choses qu’il est de toute façon inutile de formuler. En allemand, on n’hésite pas à tout dire. On en revient au côté consensuel du français, et la difficulté qu’il y a en allemand à construire ce consensus. Cela a des raisons historiques évidentes : l’Allemagne n’existe comme telle que depuis 1871. Elle a de plus été fondée à Versailles, quelle ironie ! Avant ça, la division extraordinaire à l’intérieur du Reich allemand faisait qu’il n’y avait pas de langue de la cour. En bref, la langue française lie les individus de manière implicite, l’allemand se concentre sur soi, dans une tentative ultime d’approcher l’autre et le monde.
Une autre raison de l’émergence de la psychanalyse dans la langue allemande.
Tout à fait.
En 1996, Pierre Vidal-Naquet se déclarait défavorable à la loi Gayssot qui permet de condamner quelqu'un pour négationnisme de crimes contre l'humanité. Selon lui, cette loi risque de nous ramener aux vérités d’État et de transformer des zéros intellectuels en martyrs. D’ailleurs Ernst Zündel, condamné pour révisionnisme à cinq ans de prison par la justice allemande, s’est vu qualifier de « martyr du Reich allemand » par ses partisans. Récemment, Bernard-Henri Levy défendait dans une tribune du Monde l’idée d’une loi punissant la négation du génocide arménien. Selon lui, le négationnisme anti-arménien a une particularité que l'on ne trouve pas dans le négationnisme judéocide: c'est un négationnisme d'Etat.
Moi je suis contre les lois mémorielles, c’est absurde, soit un cercle est carré, soit il est rond. C’est-à-dire que les choses sont comme elles sont, on ne peut pas les nier, et lorsqu’on les nie, tout le monde devrait bien se rendre compte qu’on dit des bêtises. Et puis c’est vrai que ça en fait des martyrs. Le problème c’est que les négationnistes auraient aimé que la « solution finale » n’ait pas raté, il faut appeler un chat un chat, ils disent en substance: « Faisons une belle extermination réussie ! » Sinon ils n’ont aucune raison d’être négationnistes. Donc, à mon avis on ne va pas assez loin. Le négationnisme, ce n’est pas seulement nier, car ce n’est pas la négation en soi qui est condamnable, mais c’est le désir du négationniste que l'extermination réussisse. Il faudrait donc les condamner pour crime.
Pierre Vidal-Naquet a également rappelé que les négationnistes français ont une spécificité qui les distingue des Italiens ou des Américains en cela que leur filiation n’est pas d’extrême-droite. Leur public est bien celui de Le Pen, mais en France, les intellectuels révisionnistes viennent en fait de l’ultra-gauche. Comment s’opère ce pont entre l’extrême-droite et l’ultra-gauche ?
En France, la culture est considérée comme étant du domaine du bourgeois. La culture a quelque chose de versaillais, comme l’expression même de la droite. Donc tout ce qui se dit de manière officielle doit être condamné. De plus, les Juifs sont associés au capital, donc l’anticapitalisme les englobe. C’est un peu comme l’engouement pour Heidegger en France, il provient d’un désir très français de se différencier. Il y a une sorte de snobisme en France de se mettre du côté du nauséabond, le goût de fuir ce qui semble ordinaire. C’est dramatique. D’abord en France on ne sait pas lire l’allemand, on ne se rend pas compte à quel point Heidegger est pétri de nazisme, on se laisse émoustiller, oui, c’est le terme: dans le négationnisme il y a quelque chose d’érotique, d’obscène.
Que pensez-vous de la polémique autour du film de Dani Levy Mein Führer, basé sur les thèses d’Alice Miller sur le rôle fondamental de l’éducation et de la violence dans l’enfance, en l’occurrence d’Hitler.
Je n’ai pas vu le film alors je ne peux pas me prononcer sur sa qualité, mais c’est comme l’affaire des caricatures, si les gens réagissent avec autant de violence, c’est parce qu’ils savent les ravages que peut causer le ridicule: le ridicule tue. Alors qu’on ridiculise Hitler, c’est peut-être la seule chose à faire! Déjà dans mon enfance des blagues antinazies circulaient en Allemagne. Gershom Scholem, historien et philosophe juif, racontait des blagues berlinoises à Jérusalem et faisait hurler tout le monde de rire, des blagues nées sous le nazisme.
Propos recueillis par Céline Robinet
Georges-Arthur Goldschmidt sera à la Literaturhaus de Cologne le 6 mars pour une lecture de Quand Freud attend le verbe, et le 7 mars à la Stadtbibliothek Neuss pour son autobiographie "La traversée des fleuves" (voir agenda).
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