Scène de danse médiévale. Que le corps exulte, fut bien souvent à travers le temps ressenti comme subversif, mais au 21e siècle, en Europe occidentale peut être est-il temps d'avoir une autre approche... (miniature du 14e siècle)
Vous habitez en Bavière, Hesse ou Bade-Wurtemberg ? Vous risquez d'avoir quelques difficultés à aller vous déhancher dans les boîtes de nuit vendredi 6 avril, jour du Karfreitag (Vendredi saint). En effet, dans quelques régions d'Allemagne, la loi, strictement appliquée, interdit de danser à l'occasion de certains stille Tage*. Cette année, l'arrivée du Vendredi saint, éveille de vives protestations contre cette loi souvent jugée ancestrale. Comme tous les ans...
Les religions ont traditionnellement eu une certaine défience envers la danse. Associée à la vie corrompue, son usage social est, dès le Moyen-âge, critiqué par l'Église catholique. Bien plus tard, ce fut au tour de danses comme le tango ou le rock d'être condamnées : la proximité entre les partenaires étant considérée comme immorale.
De manière générale, en Allemagne, la Loi fondamentale (équivalent de la Constitution en France) invite les citoyens à rester au calme les jours fériées, afin de permettre l'élévation spirituelle*. Mais certains Lands du pays vont plus loin en interdisant les manifestations culturelles ou sociales au caractère festif trop marqué. Ainsi l’article 3 paragraphe 2 de la loi bavaroise sur les jours fériés précise que « les manifestations publiques à caractère festif ou distractif les jours de repos ne sont autorisés que dans la mesure où ils n’entravent pas leur caractère sérieux ».
Ci-dessus la flashmob de danse qui a eu lieu le 6 avril (vendredi saint) sur le parvis de la cathédrale de Cologne (Rhénanie du nord-Westphalie)
C'est ainsi, que dans certaines régions traditionnellement plus conservatrices, est appliquée, certains jours fériés, la « Tanzverbot »**. En Bavière ou Bade-Wurtemberg, des concerts ou manifestations sportives sont annulées et les discothèques sont fermées. Si cette loi peut être appliquée avec une flexibilité plus ou moins grandes, dans certains cas, les autorités judiciaires n'hésitent pas à la faire respecter à la lettre. En 2004, une pétition demandant une révision du Tanzverbot a été refusée en Bade-Wurtemberg alors qu’un an plus tôt (en 2003), la plainte d’une gérante de discothèque, réclamant le droit à l’ouverture de son établissement les Vendredis saints, avait été rejetée par le tribunal de Bavière.
Une loi régulièrement contestée
En plein week end de Pâques, la polémique se ravive encore une fois en Allemagne. Pour Stephan Büttner, le chef de Dehoga le syndicat des discothèques et des salles de danse allemandes, cette interdiction de danser est «une antique relique des temps anciens», qui ne correspond plus à la volonté et aux attentes des citoyens allemands. L'Église elle-même ne prône pas forcément l'application à la lettre du Tanzverbot : Stephan Krebs, porte-parole du l'Église protestante dans la Hesse et Nassau estime qu'il vaudrait mieux interdire les événements bruyants qui ont lieu dans l'espace public plutôt que dans les clubs. Il fait ici référence à un événement qui s'est déroulé l'année précédente, à Francfort, en opposition à la Tanzverbot : le Vendredi Saint du 22 avril 2011, des jeunes manifestants avaient organisé une flash-mob*** dansante anti-Tanzverbot.
Côté politique, les critiques à cette loi restent plus modérées. Si les Verts allemands considèrent qu'il faudrait réformer la loi de façon à autoriser la danse dans les discothèques et les manifestations sportives pendant la plupart des jours religieux, ils tiennent quand même à continuer à protéger le Vendredi saint, la Toussaint ainsi que le Volksvertauertag (le jour de deuil du peuple) second dimanche avant le premier jours de l'Avant.
"Nous dansons quand nous voulons! Action Tanzverbot Jeudi saint"
Cette année, c'est le Piraten Partei (Parti Pirate) qui se démarque en s'emparant de la revendication. Il appelle à manifester dans le but d'obtenir l'abolition de la loi. Cependant, à Giessen dans le Land de Hesse, une manifestation dansante planifiée par les pirates jeudi 6 avril à été interdite, suite a une décision de la cours administrative. La juge a rejeté la demande de l’organisateur de l'évènement. La Cour en appelle à la tolérance de ceux qui considèrent que la restriction de danser constitue une entrave à la liberté : cette décision n'aurait « pas pour but de leur être nuisible mais seulement de permettre à ceux qui souhaitent une journée de tranquillité dans l'année, de l'avoir. »
Les organisateurs du Parti Pirate de Giessen souhaitent désormais faire appel à la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe, comme les pirates de Francfort (dans le Land de Hesse). Ces derniers avaient en effet organisé une manifestation semblable. Mais d’après les déclarations de Kai Möller, porte-parole des pirates de Hesse, leur rassemblement a également été interdit et ils entament donc un recours : « Qu’une loi d’un land restreigne la loi fondamentale de liberté de réunion n'a pas lieu d'être. »
Policier verbalisant une danseuse contrevenante à l'interdiction le 6 avril sur le parvies de la cathédrale de Cologne.
Un simple anachronisme? Cette interdiction et les réactions qu'elle suscite sont surtout un signe d'une Allemagne où la religion continue de jouer un rôle non négligeable dans la société, alors que celle-ci semble l'accepter de moins en moins. Une société en changement où le parti des pirates paraît peut être le meilleur révélateur du moment de ce clivage. Ses récentes percées électorales le laissent croire en tout cas.
Il semble donc qu'en attendant un abordage de la Chancellerie et, malgré des contestations plus nombreuses et politisées, l'ancestrale Tanzverbot ait encore de beaux jours devant elle.
Face à face étrange entre religieux et manifestants dansant (dans un silence apparent du fait des écouteurs) lors d'une flashmob devant mairie de Francfort en avril 2011
Andréa Hernandez
06.04.2012
* Article 140 “le dimanche et les jours fériés sont reconnus par l'État comme jours de chômage et d’élévation spirituelle”
** Interdiction de danser
*** rassemblement d’un groupe de personnes dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d’avance, avant de se disperser rapidement