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« Border speaking »


 

Ils vous racontent leur histoire, celle qui se passe autour de l'ancien « Rideau de Fer ». Les protagonistes du documentaire de Nicolas Pannetier et Simon Brunel, sont les personnes qui ont vu s'ériger puis s'effondrer cette frontière qui fait maintenant partie de l'Histoire. Les deux jeunes architectes français ont présenté leur film le 18 novembre 2009 à la Maison des Cultures du Monde (Berlin) à l'occasion d'une discussion avec l'historien Karl Schlögel sur le thème suivant : la frontière comme espace d'expérience et de mémoire européenne. Le film sera de nouveau projeté à Berlin en clôture du cycle cinématographique « De la chute du Rideau de Fer » au Zeughaus Kino (Deutsches Historisches Museum) le dimanche 20 décembre 2009. Retour sur l'entretien de la Gazette avec les réalisateurs.




Simon Brunel

 

Le documentaire s'appelle La frontière intérieure. Pour les allemands, cette dénomination désigne l'ancienne frontière intérieure allemande qui séparait autrefois la RFA et la RDA, une des matérialisations du « Rideau de Fer », qui tombe avec le mur de Berlin en 1989. Mais pour Simon Brunel et Nicolas Pannetier, elle désigne l'ensemble du « Rideau de Fer », de la Baltique à l'Adriatique, qui n'a vraiment cessé d'exister que récemment, avec l'élargissement de l'Union Européenne et de l'espace Schengen, entre 2004 et 2007.

 

 

La Gazette: Qui êtes-vous et comment avez-vous eu l'idée de ce projet?

 

Simon Brunel: «Nous sommes deux architectes. On s'est connus au cours de nos études à Lille. En 2003, on a fait une année Erasmus à Graz en Autriche, pas très loin des frontières avec la Slovénie et la Hongrie. C'est là qu'a commencé notre questionnement sur la frontière, car entre 2003 et 2004, il y a eu l'élargissement de l'espace Schengen et de l'Union Européenne. Dix nouveaux pays sont entrés. Deux ans plus tard, pour notre diplôme d'architecture, nous avons décidé de travailler sur la frontière qui séparait ces nouveaux états membres des anciens ».




Nicolas Pannetier

 

Nicolas Pannetier: « Quand nous étions en Autriche, on a eu à travailler en tant qu'architectes sur la réhabilitation d'un poste frontière en rapport avec la disparition des contrôles. En fait beaucoup d'équipes, autrichiennes, slovènes ont participé ensemble à ce travail. Tout le monde a proposé quelque chose, mais au final, on était très frustrés par les réponses qu'on avait apporté. Il faut avoir d'autres outils pour comprendre ces lieux avec un travail de longue haleine, qui dure un an voire beaucoup plus. Nous avons alors décidé, pour pouvoir comprendre ce qu'est un lieu à la frontière, de faire un grand voyage d'étude et on a répertorié 238 lieux frontaliers intéressants. »




itinéraire de « Border speaking »

 

Simon B.: « On les a répertoriés et documentés, avec des photos, des prises de sons, des petits textes etc. C'était en 2006, quand la frontière Schengen existait encore. On a photographié tous les postes de passage qui existaient entre les anciens et les nouveaux pays de l'Union Européenne. Au début, sans trop savoir pourquoi, il nous fallait d'abord comprendre la problématique, enregistrer tout cela et en même temps, comprendre les tenants et les aboutissants de cette problématique. Il ne s'agissait pas seulement de photographier et de filmer ce qu'on voit, mais de comprendre avec des interviews, ce que signifie pour les gens qui habitent ces espaces frontaliers la disparition de cette frontière-là ».

 

Nicolas P.: « Il y a eu plusieurs étapes, d'abord répertorier de façon méthodique dans le cadre d'une recherche, de la mer Baltique à la mer Adriatique, puis le tournage du documentaire et ensuite les projections le long de la frontière »

 

La Gazette: Pour réaliser ce documentaire, étiez-vous ensuite une équipe? Y-a-t'il d'autres gens qui se sont ajoutés à votre projet?

 

 

Simon B.: « On était à deux. Pour les photos, le site internet, etc. Seulement après ce premier travail en duo, on s'est décidés à faire un documentaire qui permettait de faire quelque chose de plus ciblé, de faire un lien, une synthèse, entre des lieux et les gens qui les habitent. Ce film, c'était un moyen pour montrer les connexions qui existent entre l'espace, le lieu, et les personnes. Ce projet on l'a réalisé tous les deux, mais nous avons été accompagnés et soutenus par Barbara Keifenheim, anthropologue et professeur à l'université Viadrina de Francfort-sur-l'Oder. »




extraits du documentaire « la frontière intérieure »

 

La Gazette: Pourquoi avoir choisi un support vidéo? Comment avez-vous fait pour sélectionner telle ou telle personne interrogée?

 

Nicolas P.: « Ce qui explique la forme du documentaire, c'est qu'il propose un support moins sec, adapté à un public plus large ».

 

Simon B. : « Le cadre des études sèches préliminaires nous a permis de trouver les protagonistes du film, de comprendre de quoi il s'agissait, de faire des parallèles entre un lieu et un autre lieu. On a ainsi trouvé les gens, dont on ne savait pas qu'ils allaient en faire partie ».

 

La Gazette: Qu'avez-vous fait ensuite, une fois le documentaire achevé?

 

Simon B. : « Le but était de se rendre visible et proposer un projet sur place, le redonner aux gens qui habitent là pour donner un outil commun d'échange et de discussion autour de la frontière. On voulait relier toutes les villes frontalières, avec l'aide des associations et des organisations sur place pour le projeter le long de la frontière. Et c'est ce que nous avons fait avec le projet Border speaking ».

 

Nicolas P. : « Voilà, Border speaking, c'est depuis notre premier voyage de la Baltique à l'Adriatique, qui a duré trois mois, jusqu'au chemin inverse un an plus tard avec les projections. La réalisation et la production du film se sont étalées sur un an et demi, et quarante projections ont été mises en place le long de la frontière ».




Zbigniew, un des protagonistes de « la frontière intérieure », à la frontière germano-polonaise

 

La Gazette: Pourquoi avoir appelé votre film la frontière intérieure? Quelles ont été les réactions?

 

Simon B. : « On l'a appelé la frontière intérieure, car même si la frontière physique disparaît, le symbole et la psychologie de la frontière est plus profonde. Une frontière est finalement quelque chose qui se ressent, qui existe à différentes échelles, dont l'échelle personnelle, voire mentale. Et nous avons voulu aller de la théorie au ressenti. Il y a eu parfois des réactions assez vives dans les discussions après les projections. Il y a plein de tabous, des sujets sensibles qui se cristallisent autour de cette frontière ».

 

Nicolas P.: « Le film présente sept exemples pour que les gens puissent faire un rapprochement avec leur histoire personnelle. Il est important pour nous, en tant qu'architectes, de lier un lieu à une personne, car un lieu ce n'est pas seulement des murs ou de la matière, c'est aussi des histoires. Par exemple, ce qui s'est passé pour la destruction du Palais de la République, les décisions ont été prises sans tenir compte du ressenti des anciens berlinois de l'Est.

 

Simon B.: « Le plus important, c'était la rencontre avec les gens, les écouter, voir comment ils s'engagent autour de la frontière. Avec notre projet, un débat s'est ouvert, des tabous ont été levés ».




logo de l'Atelier Limo

 

La Gazette: Et pour la technique du documentaire?

 

Nicolas P. : « Pour la technique du film on a été aidé par cette anthropologue, Barbara Keifenheim, qui a déjà de l'expérience dans le domaine de la réalisation. Notre fil rouge a été donné par le policier allemand, Olaf, qui a une analyse globale sur la frontière, et en parle en théorie. Le film a pu ensuite aller de l'abstrait au concret, pour se conclure sur une histoire très personnelle ».

 

Simon B. : « Pour nous il fallait privilégier la relation avec les gens interviewés, avoir un bon contact et prendre le temps d'échanger. On a appris en même temps à faire un film. On s'est basés sur des plans simples, qui font sens, et nous avons surtout employé de la patience et de la méthode ».




frontière germano-tchèque, destruction des barrières

 

La Gazette: Qu'est-ce que l'Atelier Limo?

 

Simon B.: « Limo veut dire « frontière » en esperanto. L'atelier Limo est la structure qu'on a monté lors de notre projet pour se rendre visible et pour gérer le côté administratif de nos projets ».

 

Nicolas P.: « Avec cet atelier, on propose d'abord une recherche sur le terrain qui mène à une connaissance sur un territoire, et utiliser cette matière pour faire ensuite des projets ».

 

Simon B.: « On est en train d'inventer notre métier. À la fois on est sur le terrain et on suit un itinéraire pour créer du lien entre différentes choses qui ne savent pas forcément qu'elles ont un intérêt commun. Ce travail nous permet de saisir l'importance de l'ouverture européenne, ce qu'elle implique pour les gens sur place. Notre prochain projet serait sur la Finlande, l'Estonie, et la Russie ».




navire transbordeur à la frontière austro-slovaque

 

La Gazette: Quels ont été les moyens de production de ce projet?

 

Simon B.: « On est parti de rien du tout, puis de nombreux partenaires se sont ajoutés en chemin pour soutenir le projet et nous permettre d'essayer d'en vivre, ce qui n'a pas été sans difficultés financières ».

 

 

 

La Gazette: Vous avez rencontré des gens de multiples nationalités, avez-vous parlé toutes les langues?

 

Simon B.: « La langue du tournage a été l'allemand, c'était aussi la langue de la frontière (pour des raisons économiques et historiques). Cela a aussi été un des critères de sélection de nos protagonistes, et au final, ne pas s'exprimer dans sa langue maternelle a permis aux gens de s'exprimer différemment, peut-être voire plus qu'ils ne l'auraient fait dans leur propre langue. Aussi parce qu'ils se trouvaient devant deux jeunes français qui s'intéressaient vraiment à leur(s) histoire(s) ».

 

Nicolas P.: « Après le documentaire a été sous-titré dans plus de sept langues, pour le rendre encore plus accessible ».




Ancien no man's land à la frontière germano-polonaise près de la mer Baltique

 

La Gazette: Que diriez-vous de cette aventure? La soirée à la Maison des Cultures du Monde a été un franc succès.

 

Simon B.: « La soirée à la Maison des Cultures du Monde a été une reconnaissance de notre travail mais pas un but en soi. On y a rencontré l'historien « de terrain », Karl Schlögel, qui nous a confié qu'on ne pouvait pas mieux exprimer les thématiques et problématiques de cette frontière que les protagonistes ne l'avaient fait eux-mêmes. Car ils ont su parler de leur propre histoire, en la mettant toujours en perspective avec l'Histoire. Au-delà de la connaissance, cela a bien sûr été une expérience très enrichissante ».

 

Nicolas P.: « Notre engagement a été complet dans ce projet, et ce fut une expérience personnelle extraordinaire, la découverte d'univers très différents les uns des autres, qui partagent l'héritage historique du Rideau de Fer ».


 

Rappel et infos pratiques:

 

Le documentaire sera projeté le samedi 20 décembre 2009 à 21 heures au Zeughaus Kino (Deutsches Historisches Museum, Berlin)

 

site de l'Atelier Limo:

 

http://www.atelier-limo.eu/index.php?width=771

 

site de Border Speaking:

 

http://www.border-speaking.eu/

 

Leur DVD sera bientôt disponible, n'hésitez pas à les contacter!

 

Cécilia Coulon

 

09/12/09





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