Avec plus de 100 000 personnes dans les rues de Berlin lundi 9 novembre, les commémorations pour les vingt ans de la chute du mur ont été un franc succès. Les festivités officielles ont débuté à 15 heures sur la Bornholmer Strasse, là où deux décennies auparavant la première brèche était faite dans le mur de la honte. Entre sérieux et émotions, messages d’espoir et souvenirs, les vingt-sept chefs d’Etat de l’Union Européenne, le maire de Berlin, les grandes figures de l’opposition au régime soviétique, la ministre des affaires étrangères des Etats-Unis, le Président de la Commission Européenne et le Président du Parlement européen entre autre, ont su offrir aux Berlinois de toujours comme aux Berlinois d’un jour une fête digne de ce nom. Le ciel pleurait… de joie sans aucun doute !
Les dominos encore debout
Pour un pays qui prône son fédéralisme, les commémorations de l’anniversaire de la chute du Mur étaient étonnamment centralisées. En effet, à Berlin du moins, tout se passait à la Porte de Brandenbourg, symbole de la ville réunifiée. Bien que 10 000 personnes et une quarantaine de personnalités internationales s’y soient rendues pour l’occasion, les héros du jour étaient sûrement les 1000 dominos en polystyrène décorés par des artistes, des organisations, des écoliers et des lycéens et disposés sur l’ancien tracé du mur et disposés sur 1,5 kilomètre de long. La première impulsion est donnée par Lech Walesa, ancien Président du premier syndicat indépendant polonais et ancien Président de la Pologne. Le mur retombe. Attention ne brûlons pas les étapes. Il y a vingt ans, sa chute ne s’était pas faite aussi simplement et pour qu’elles soient complètes, les commémorations ont commencé plus tôt dans la journée.
l'église Gethsémani
Service œcuménique à l’église de Gethsémani
Le matin du 9 Novembre 2009, une cérémonie exceptionnelle a été organisée à l’église de Gethsémani, haut-lieu de la dissidence est-berlinoise. En effet, au cœur de Prenzlauerberg, l’église était un centre d’informations et de discussions pour l’opposition à la RDA. Ainsi, devant le Président allemand Horst Köhler, la Chancelière Angela Merkel et le dernier Secrétaire Général du Parti soviétique Michaël Gorbatchev en autres, l’Archevêque Robert Zollitsch a rappelé qu’il faut « toujours être solidaire des personnes et des peuples qui ne sont pas libres ». Il ajoute que « les murs, qu’ils soient physiques ou mentaux, ne résolvent aucun problème. Au contraire : ils en créent ». L’évêque de l’Eglise évangélique de Berlin-Brandenbourg, Wolfgang Huber, a, lui, fait preuve de réalisme devant l’audience : « l’église de Gethsémani n’est pas été seulement témoin de scènes de joie lors de la chute du Mur. Il y a eu aussi des heures de doute ». Ce service œcuménique a été l’occasion de rappeler le rôle de l’Eglise protestante dans la réunification des deux Allemagne. Sereines, les personnalités ont quitté l’église direction Bornholmer Strasse.
Le Bösebrücke
Traverser le pont vingt ans après
Sur les coups de 15 heures, Angela Merkel, Michaël Gorbatchev, Lech Walesa et des ex-opposants se sont rendus sur la Bornholmer Strasse. Au Nord de Berlin, le « Bösebrücke » (littéralement « le méchant pont ») a été la première brèche le soir du 9 novembre 1989. Au coude à coude, les trois personnalités principales ont traversé le pont. Pour certains, il s’agissait de la deuxième fois un 9 novembre. En effet, comme le raconte alors la Chancelière allemande de manière très décontractée, elle s’y était rendue le soir de la chute du Mur de Berlin avec une centaine d’autres opposants du mouvement « Rupture démocratique ». Elle n’habitait d’ailleurs pas très loin : « Le 104 Schönehauser Allee était au coin de la rue ». Devant cette image forte, le public verse une larme sur un pont décoré pour l’occasion de photos d’époque en noir et blanc.
les "Trente" devant la Porte de Brandenbourg
Tous à la Porte de Brandenbourg !
Dès 17 heures, la deuxième chaîne de télévision publique, la ZDF, a pris le flambeau à la Porte de Brandebourg et retransmis tout ce qu’il s’y passait. Le choix du présentateur est en a surpris plus d’un étant donné qu’il s’agit de Thomas Gottschalk, plutôt connu des téléspectateurs pour ses émissions de divertissement. Donc, après avoir rejoint la Pariser Platz (côté Est de la Porte de Brandenbourg) en traversant l’Ambassade de France, les vingt-sept chefs d’Etat de l’Union Européenne, la ministre des affaires étrangères américaine, le Président russe et le maire de Berlin ont pris place à l’intérieur d’une sorte de préau. Ainsi protégés des intempéries, les « trente » ont ainsi pu assister au concert de la Staatskapelle. Dirigé par l’israélo-argentin Daniel Barenboïm, l’orchestre de l’ex RDA reprend Wagner, Schönberg et Beethoven. Première d’une série de surprises ce lundi soir à la Porte de Brandenbourg, un invité de marque entre en scène. Il s’agit du chanteur d’opéra Placido Domingo qui interprète «Die Berliner Luft » de Paul-Lincke. Angela Merkel et son mari apprécient et donnent le rythme en tapant dans leurs mains. Après avoir traversé la Porte de Brandebourg avec un dispositif de sécurité assez distant, place aux discours. En tant qu’hôte des festivités, Klaus Wowereit prend la parole le premier pour saluer l’évènement. Nicolas Sarkozy prend le relai et débute son discours en allemand par « Liebe Freunde » (« chers amis »). Malheureusement pour lui, beaucoup de Français avaient profité du pont du 11 Novembre pour venir à Berlin … et huent leur président. Nicolas Sarkozy place ses mots sous le signe de l’espoir et de l’Europe : « si je suis heureux d’être ici, c’est que la chute du Mur de Berlin sonne aujourd’hui comme un appel ». Il porte « le message que l’Europe est fière de porter et d’incarner le monde ». Nicolas Sarkozy termine son discours comme il l’avait commencé, en allemand en affirmant : « Wir sind Brüder, wir sind Belirner ! » («nous sommes frères, nous sommes berlinois »). Après l’intervention du premier ministre britannique Gordon Brown, le Président russe Dimitri Medwedew prend la parole pour réaffirmer le rôle de la Russie dans la lutte anti-terroriste. Vient ensuite le tour d’Hillary Clinton qui annonce une autre surprise de la soirée : Barack Obama a tenu à envoyer un message d’espoir aux Berlinois. Le Président américain apparaît sur les écrans géants: « Peu d’entre nous auraient prédit qu’un jour l’Allemagne unie serait dirigée par une femme venue du Brandebourg ou que son allié américain serait dirigé par un homme d’origine africaine ». La foule lui réserve un tonnerre d’applaudissements, et ce n’est qu’une mise en jambe pour le discours de la Chancelière Angela Merkel. Celle-ci rappelle que le 9 novembre est aussi une des dates les plus tristes de l’histoire allemande, celle de la nuit de Cristal et que « la réunification n’est pas encore totalement achevée ». Cependant, « le 9 novembre, c’est la fête de tous ceux qui se sont battus pour la liberté, la Porte de Brandebourg est la porte de la liberté pour toute l’Europe ». Ce soir là, dans la bouche d’Angie, le rêve européen n’a rien à envier au rêve américain.
Présence de Solidarnosc
Stars de la soirée, les dominos entrent en jeu. Devant les 10 000 personnes présentes, Lech Walesa accompagnée de Miklos Nemeth, Premier ministre hongrois en 1989 a fait tomber le premier domino sur lequel il y avait marqué « es began in Polen » (« ça a commencé en Pologne »). Dans la foule, les spectateurs jouent des coudes pour tenter d’entrapercevoir les blocs malgré les nombreux parapluies. Slogan très adapté, la foule scande « Schirme weg » (« plus de parapluies »). Cela fait son effet et la pression monte à l’écoute du rythme parfait de chaque domino qui tombe sur son voisin. Une vague d’applaudissements et de cris de joie s’en suivent. Après cette première série, Bon Jovi, star de rock incontestée en Allemagne, interprète son nouveau tube « We aren’t born to follow ». A priori, ni le chanteur, ni sa chanson n’ont un rapport avec la chute du Mur de Berlin. Cependant, film à l’appui où il donne quelques coups de pioche, celui-ci raconte sa venue à Berlin quelques jours seulement après l’évènement car, lui aussi, il y était. En plus, il a toujours ce morceau du Mur dans son salon. La chute de la deuxième série de dominos est provquée par le Président de la Commission Européenne et du Parlement Européen, José-Emmanuel Barroso et Jerzy Burzek.
Comme la première fois, les dominos tombent sauf que voilà, un déroge à la règle, son voisin de 20 kg n’arrive pas à faire chuter le bloc qui pèse deux tonnes ! En béton orné d’inscriptions chinoises, ce domino symbolise le fait que beaucoup de murs restent à abattre dans le monde. D’ailleurs, l’Institut Goethe a envoyé des dominos dans les endroits encore « emmurés » comme à Ramallah ou à Mexico par exemple. Devant la Porte de Brandebourg, le Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus explique qu’un des murs persistant est celui de la pauvreté alors que l’artiste Sud-Coréen Jae Hyun Choi parle du mur divisant son pays dans un allemand parfait. Il est temps de faire chuter le dernier segment de dominos, devant la Porte de Brandenbourg et une foule en liesse. Paul von Dyk, musicien origine de l’ancien Berlin Est interprète « We are one » avant de laisser place au feu d’artifices qui clôturera les festivités.
La municipalité de Berlin avait déployé quelques 3500 policiers pour discipliner les 100 000 fêtards dans toute la ville. Les services de sécurité ont été tellement submergés par la foule qui s’était rendue à la Porte de Brandebourg que tout le monde n’a pas pu rentrer dans l’espace approprié. Ironie du sort, de nombreuses personnes ont de fait célébré la chute du Mur de Berlin derrière des barrières de sécurité. Malgré cela, la pluie et le froid, la ville de Berlin s’est offert une très belle fête. Ainsi, beaucoup pourront dire non sans une certaine fierté « Je n’étais pas à Berlin lors de la chute du Mur mais j’y étais pour son vingtième anniversaire ».