Le 2 août dernier, le projet de loi instaurant le service minimum dans les transports terrestres a été adopté par le Parlement français. Les syndicats et l’opposition socialiste y voient une remise en cause du droit de grève. Comment garantir le bon train de vie des voyageurs sans laisser le droit des travailleurs à quai? La question se pose aussi de ce côté-ci du Rhin.
La grève des cheminots affiliés au syndicat GDL (Gewerkschaft Deutscher Lokführer), avait été interdite. C’était la décision inédite prise par le Tribunal de Nüremberg au début du mois d’août. Le fondement était d’ordre économique. En période estivale, la République fédérale accueille quotidiennement 10 millions de voyageurs sur ses lignes, un record en Europe! La Deutsche Bahn estimait les pertes en cas de mouvement social à 500 millions d’euros par jour.
95.8% des 34.000 adhérents s’étaient pourtant prononcés en faveur du débrayage. Au mois de juillet dernier, la compagnie ferroviaire allemande et les deux syndicats majoritaires (la GDBA et Transnet), s’étaient mis d’accord sur une hausse des salaires de 4.5% et une prime de 600 euros. Cet accord a été jugé très insuffisant par le chef de la GDL, Manfred Shell, qui réclame pour ses conducteurs une augmentation de 31% et de meilleures conditions de travail.
Le syndicat a fait appel de la décision et obtenu en partie gain de cause. Le Tribunal a levé l’interdiction, à la condition que les deux parties acceptent la médiation d’Heiner Geissler et deKurt Beidenkopf, deux membres de la CDU reconnus pour leur intégrité.
La confirmation du premier jugement aurait pu restreindre le droit de grève dont l’exercice est déjà rendu très difficile en Allemagne. Outre le fait qu’un arrêt de travail doit être approuvé par au moins 75% des salariés syndiqués, celui-ci ne peut intervenir qu’en matière de négociations salariales non abouties. Il ne s’agit pas d’un droit individuel comme en France. Le conflit social doit rester le recours ultime, limité dans sa portée mais aussi dans le temps.
L’encadrement strict et la juridictionnalisation du droit de grève sont aussi d’actualité en France. L’adoption du projet de loi sur le service minimum par l’Assemblée a fait et fera débat. Principales nouveautés : l’instauration d’un préavis individuel de 48 heures pour tout salarié gréviste, sous peine de sanction disciplinaire, et l’organisation au sein de l’entreprise d’un vote à bulletin secret au bout de huit jours de conflit social. Xavier Bertrand, ministre du travail, des relations sociales et de la solidarité, a défendu ce qu’il considère être « un texte de service public ». Certains ne l’entendent pas ainsi. La rentée dans l’Hexagone s’annonce agitée… mais l’Allemagne aussi pourrait connaître quelques remous.
Deux semaines après le début des négociations un premier compromis semblait avoir été trouvé entre la Deutsche Bahn et le syndicat minoritaire.Grâce à l’action des médiateurs, la possibilité d’un accord salarial, spécifique au GDL n’était plus tabou ; celle-ci étant chargée des négociations sur le temps de travail et la rémunération des conducteurs de train ; Transnet et GDBA s’occupant pour leur part, des autres personnels. Mais l’aiguillage s’annonce finalement plus difficile que prévu. Les deux autres syndicats veulent aussi profiter des négociations pour obtenir de nouveaux avantages. La Deutsche Bahn estime le coût des accords de juillet à 250 millions d’euros par an. Pas sûre que ces nouvelles revendications facilitent le dialogue. Le porte-parole du GDL, Maïk Brandenburger a bien précisé que la paix sociale ne valait que jusqu’au 30 septembre. Et après ? Réponse début octobre.
Fabien Charlon
3 Questions à Brigitte LESTRADE, directrice du département d’études germaniques à l’université de Cergy-Pontoise.
1) Mme LESTRADE : peut-on désormais parler d’un rapprochement entre la France et l’Allemagne en ce qui concerne l’exercice du droit de grève ?
Les syndicats dans les deux pays sont structurés de manière totalement différente. Les moyens ne sont pas les mêmes mais les objectifs sont assez proches (augmentation salariale, lutte contre les délocalisations…). En Allemagne le droit de grève s’exerce collectivement, mais on assiste depuis peu à la tenue de grèves sauvages. En France, à l’inverse, le vote de la loi sur le service minimum tend à remettre en cause la nature individuelle du droit de grève. On pourrait effectivement y voir un rapprochement.
2) Comment est encadré l’exercice du droit de grève en Allemagne ?
La Constitution allemande édicte des règles générales comme en France, mais au niveau réglementaire, l’encadrement est très strict. Le droit de grève est un droit collectif qui ne peut intervenir que lors de négociations salariales non abouties. Elles ont lieu tous les 15 mois, parfois tous les deux ans. De plus si 25% des salariés syndiqués votent pour l’arrêt de la grève, celle-ci doit obligatoirement prendre fin. Les fonctionnaires ne peuvent tout simplement pas exercer ce droit. Les syndicats ont l’obligation de se conformer à cette logique de dialogue.
3) Est-ce que nous allons assister à une harmonisation européenne, sorte de compromis entre le système français et allemand ?
On est encore loin très loin d’un compromis européen !
une contribution à une réflexion moins sectaire sur certain problème
de société qui vaut bien une traduction à l'allemand...
A. Cajarville
Lettre d'un cheminot gréviste
Chère cliente, cher client,
Je suis en grève aujourd'hui et je l'assume. Oui, j'assume de devoir
vous poser des problèmes dans votre train-train quotidien, j'assume de
vous obliger à modifier vos habitudes quotidiennes.
On m'accuse de vous prendre en otage. Mais vous ai-je enfermés, vous
ai-je attachés ? Non, je vous laisse libres. Libres au milieu des
contraintes que vous acceptez tous les jours sans vous en plaindre.
J'assume pleinement de vous laisser voir vos chaînes, parce que ces
chaînes sont aussi les miennes. Parce que moi aussi, je dois faire
garder mes gamins quand je commence au petit matin, moi aussi, quand
je rentre le soir, j'ouvre ma boite à factures qui naguère s'appelait
boite aux lettres, moi aussi je m'affale parfois dans le canapé pour
manger docilement la soupe de la télé, car moi aussi, je vis dans
cette société. Oui, je l'assume. Comme j'assume les contraintes de mon
métier qui me font vivre à part du groupe, qui me font travailler
avant vous pour vous emmener bosser et après vous pour vous ramener à
la maison. Pour vous emmener dans votre famille passer les fêtes, je
ne les passerai pas dans la mienne. Je vous transporte et par
définition, mon travail commence là où s'arrête le vôtre, et vice
versa.
Quand j'ai pris la décision de faire ce métier, il y a 15 ans, j'ai
pesé le prix de ma mise à l'écart de la vie collective, par les
horaires farfelus. Ce prix, je l'ai accepté et j'entends me le faire
payer.
Bien sûr, je ne suis pas le plus mal loti de la terre. Bien sûr, il y
a bien pire et bien plus malheureux. Mais doit-on se sentir coupable
d'avoir un toit en voyant les sans-abri ? Doit-on se sentir coupable
d'avoir un emploi en comptant les chômeurs ? Doit-on se sentir
coupable de se défendre ?
Ma défense, je l'ai préparée. Parce que les résultats des élections de
mai ne laissaient aucun doute. Le conflit aurait lieu, historiquement
il devait avoir lieu. Où et quand ? Vous avez la réponse aujourd'hui.
Parce que, je ne vous le cache pas, Il était encore sur le yacht de
Bolloré que je mettais de coté l'argent nécessaire à ce combat. S'il
le faut celui prévu pour quelques projets futiles sera utilisé et tant
pis si le home cinéma ne vient pas dans mon foyer cette année. Quoi,
j'aurais pu me payer un home cinéma et je suis dans la rue ? Et bien
ça aussi je l'assume. Et sans aucune honte depuis que j'ai lu que la
marque qui commercialise le plus grand écran plasma, un joujou à cent
mille euros, visait aussi le marché des particuliers en France. On me
donne 2600 euros par mois pour conduire les trains, pas pour acheter
mon silence et ma docilité. On trouve au MEDEF des syndicalistes bien
mieux lotis ayant toujours une larme à faire couler sur leur sort.
C'est aussi pour ça que j'assume de faire grève aujourd'hui.
On m'accuse de ne pas faire preuve de solidarité parce que la réforme
est nécessaire et doit être approuvée. A force de lire les rapports du
Conseil d'Orientation des Retraites, à force de lire tout ce qui peut
me tomber sous les yeux parlant de retraite, du sénat au blog débile,
j'ai acquis la conviction que tous cela aurait pu être évité, pour moi
comme pour vous, si nos dirigeants avaient préparé ces échéances comme
j'ai préparé cette grève.
On nous a parlé de catastrophe, de faillite, de banqueroute même or
n'importe quel économiste honnête vous le dira, en 2000, l'effort
prévisible à réaliser, sans rien changer pour les retraites, pour les
40 années à venir était calculé inférieur à celui fourni pendant les
40 années passées. On a montré que le petit bout de la lorgnette, on
n'a pas dit que la richesse du pays augmenterait plus vite que cette
charge, même dans les pires scénarii. Il y avait ce problème du baby
boom ? Et alors, est-ce une raison pour tout mettre à bas alors qu'il
suffisait de remplir le fond de réserve des retraites créé en 2002, la
seule véritable réforme honnête faite sur le sujet ? Que fait un
ménage quand il sait qu'une dépense va venir ? Soit il économise, soit
il emprunte, soit il attend et se serre la ceinture le moment venu.
C'est cette voie qu'ont choisie nos dirigeants, c'est regrettable mais
je suis citoyen et je respecte les suffrages. Alors cette politique
qui n'est pas la mienne, je l'assume y compris les conséquences, y
compris cette grève.
Aujourd'hui, je refuse de faire mon travail dans la société parce que
j'ai un différent à régler avec cette société. J'utilise un moyen
légal, constitutionnel, occasionnant une gêne que j'assume pleinement
parce que je suis dans une entreprise qui fait des bénéfices et qui,
seule, paye les avantages de mon régime de retraite. Une cotisation
patronale supérieure de près de 12% à celle de votre patron, soit
environ 500 millions, pour compenser un âge de départ inférieur au
vôtre, dans des conditions souvent inférieures aux vôtres d'ailleurs.
Le reste ? C'est ce que nous payerions ensemble si nous étions dans le
même régime. D'ailleurs la compensation entre régimes bénéficie à
93.7% aux artisans, commerçants, salariés et exploitants agricoles, et
en 2015, mon régime ne sera plus bénéficiaire du système mais
deviendra contributeur. Ces 12% sont à moi, pas à mon entreprise qui
voudrait bien les récupérer. Comme les cotisations patronales, que les
patrons appellent volontiers « charges », sont à vous, payant par
avance votre droit à la santé ou à la retraite. C'est parce que la
seule personne volée dans cette réforme c'est moi, j'assume totalement
de réclamer mon dû. On me dit que ce sont finalement les clients qui
payent. L'a-t-on dit aussi fort aux clients de Carrefour qui on payé
les conditions de fin d'emploi du patron d'alors ? Le dit-on aussi
fort de toutes ces retraites chapeaux, primes de départs et autres
joyeusetés faites aux dirigeants des grandes entreprises ? Le dit-on
aussi fort des avantages d'autres salariés ? A ce dernier titre, il
est bon de calculer que 5 années de bonus sur une carrière de 40 ans
ne représentent finalement guère plus qu'un mois et demi par ans. Je
n'ai jamais eu de treizième mois, l'avantage est-il si exorbitant ?
Alors j'assume ne pas vouloir perdre ces 12% dans cette réforme qui ne
vous apportera rien. Le gain escompté est de l'ordre de 200 millions
d'euros par ans. A ce rythme, il faudra 75 ans pour rembourser les 15
milliards de cadeaux fiscaux faits cet été ! Suis-je encore Le
privilégié de cette société ?
Mais plus encore. Cette réforme, comme les précédentes, vous coûtera
beaucoup, elle nous coûtera beaucoup à tous. Parce que c'est la
solidarité que l'on tue aujourd'hui. Cette solidarité voulue par nos
pères au lendemain de la guerre, cette solidarité insupportable pour
qui se réclame du libéralisme et du chacun pour soi. Cette solidarité
dont le sens profond ne dépasse pas, pour notre gouvernement, la
notion de l'aumône dominicale. Mais pour moi elle a un sens, parce
qu'elle est profondément humaine. C'est elle, le ciment de notre
société. A quoi bon vivre comme les loups où le couple dominant mange
en premier et où le dernier mange ce qui reste ? Tous mangent, certes,
mais est-ce le modèle que nous voulons pour notre société ? Est-ce
l'exemple pour nos enfants ? Ma conviction profonde est que la
société humaine ne peut être basée que sur la solidarité, sur
l'entraide mutuelle. C'est ce à quoi je crois et c'est pour cela que
j'assume ce combat.
Et je me souviens de 1995. Vous étiez derrière nous à 75% ! Autre
époque où nous portions l'espoir, où l'on a vu des personnes venir
apporter une journée de salaire dans notre caisse de grève en nous
demandant de faire la grève pour eux. La grève ce n'est pas mon
métier. J'assume d'avoir laisser tomber cet espoir faute de pouvoir le
porter seul. J'assume aujourd'hui de me battre d'abord pour moi, règle
première de cette société libérale que je veux combattre. C'est
paradoxal ? Oui, mais j'assume ce paradoxe parce que vous ne m'aimez
plus aujourd'hui et que cette désaffection est le fruit d'un combat
que vous n'avez pas voulu mener, croyant à tort que je le ferais pour
vous. Nos père se sont battus, certains sont morts, pour nos congés,
nos retraites, notre santé et pour bien d'autres choses encore. Qui se
souvient aujourd'hui du prix payé par eux pour nos avantages de
salariés de pays riche ?
Certains perdront leur boulot paraît-il. Mais qui est assez stupide
pour m'accuser moi et laisser en paix cette crevure de directeur du
personnel qui utilisera cyniquement cet alibi, ce sous-homme incapable
de considérer son prochain comme son égal dans la difficulté ? Et
bien, oui, j'assume de fournir cet alibi fallacieux à cette personne
qui ne devrait rien avoir à faire dans la société des hommes.
Il n'y a pas si longtemps, nous, cheminots, avions un slogan plein
d'avenir, nous voulions partager le progrès pour tous. Souvenez-vous :
« Le progrès ne vaut... » Où est-il ce progrès, aujourd'hui où
l'Homme de ce siècle a enfermé sa liberté dans une télé et un portable
? Où l'on vante les soi-disant mérites du libéralisme sans parler de
ses inconvénients comme la précarité ? Où l'on détruit l'avenir de nos
enfants en oubliant les combats de nos pères ? Où l'on brade notre
société solidaire pour peu qu'on nous fiche la paix ? Où est-il le
progrès aujourd'hui ?
J'assume tout cela, chère cliente, cher client, j'assume tout.
Philippe DUVERNAY