06.09.2010  
  N°. 15 /// Du 21 décembre 2006 au 17 janvier 2007 / Culture / La Chronique de Céline Robinet /   
  La Chronique de Céline Robinet  
   
 

Un dictionnaire, ça ne rougit pas. Surtout un dictionnaire bilingue. C’est bien simple, dans une langue étrangère, seuls les concepts sont tabous, pas les mots qui les expriment. Profitez-en. Il est plus facile de dire « Nimm mich », « Ich liebe dich », « Es tut mir leid », que « Prends-moi », « Je t’aime », « Excuse-moi »… Une langue étrangère, c’est comme certains gels douche: ça ressemble au sperme, mais ça ne colle pas, on peut le faire gicler sur son ventre et l’étaler allégrement, ça ne salit pas, au contraire, ça nettoie.
Voltaire a dit que l’allemand était fait pour les soldats et les chevaux. Moi, j’affirme que c’est pour l’amour et le sexe. Enfin peut-être. Enfin j’aimerais bien. Parce que quand même, connaissez-vous idiome plus sensuel? Rien d’étonnant à ce que Beate Uhse, Wilhelm Reich et Sigmund Freud l’aient eu comme langue maternelle.

En allemand, il semble que l’organisme propose, et que la langue dispose. La ponctuation par exemple, si régie, impeccable, ces virgules qui devinent le moment où il faut reprendre son souffle, qui découpent la phrase en groupes respiratoires, répondant au désir naturel du corps. Et puis le verbe à la fin, suivant le mouvement descendant de la cage thoracique, comme une exhalaison, un soupir de satisfaction. Quelle invention! La langue allemande se caractérise aussi par son aspect spatial.

Prenez « fallen » par exemple, et rajoutez-lui auf, über, um, ab, ein, aus... : c’est la position dans l’espace qui donne son sens au nouveau verbe. Ici ou là, statique ou en mouvement, vers l’intérieur ou l’extérieur, dedans ou dehors, hin und her, flux et reflux, aller et retour, va-et-vient... L’allemand suit le rythme de l’onanisme. Et puis tous ces synonymes de « cul », sans être vulgaires, ridicules ou inusités.

Non, l’allemand est concret, logique. Même un mot inconnu, on peut en deviner la signification.
Ecoutez : « Œsophage »… Plutôt hermétique, non ? En allemand, c’est le « tuyau à nourriture ». Clair comme de l’eau de roche. La chair germanique, c’est la « viande », donc les gencives, « la viande sur les dents ». Evident. Quant aux gants, ce sont les «chaussures pour mains». Pratique : grâce à ça, on sait que les chaussures préexistent aux gants, sinon ce sont les chaussures qui s’appelleraient les « gants pour pieds ». Le seul problème, c’est que les poils pubiens sont nommés les «cheveux de la pudeur », ou pire : « de la honte ». Dommage. Avec cette langue si sensuelle, les Allemands n’échappent pas non plus à la culpabilité liée au sexe.


 
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