Ça pourrait être du Houellebecq: tourisme sexuel, cynisme, duplicité des rapports humains, fascination érotique des Blancs pour les corps exotiques. « Vers le Sud » le dernier film de Lauret Cantet est en fait une adaptation du livre éponyme de Dany Lafferrière, un Haïtien exilé au Québec. Autre décor : l’Haïti des années 1970. Autres protagonistes : des Américaines d’âge mûr. Et la compassion en plus.
Sable blanc, soyeux. Mer turquoise, limpide. Peaux noires ébène, éclatantes : l’Hôtel de la Hanse est le paradis que la très sentimentale Brenda (Karen Young, troublante) a laissé il y a trois ans. Le sublime Legba (Menothy Cesar, le naturel du débutant), son très jeune amant d’alors, a maintenant les faveurs d’une autre Américaine, Ellen (Rampling, cinglante), qu’un sarcasme impérieux a imposé en reine des lieux. Comme Sue la Montréalaise (Louise Portal) et d’autres, elle vient se réfugier chaque été dans ce paradis artificiel pour s’adonner aux plaisirs de la chair avec de jeunes garçons du coin. S’installe un duel amoureux sans issue alors que la misère (sexuelle) des trois femmes trouve un écho puis s’abîme dans celle (sociale, politique) des Haïtiens.
Nord/Sud, Blanc/Noir, riche/pauvre - Sept ans après « Ressources humaines », Cantet nous sert une version expatriée de l’exploitation à travers le prisme du néo-colonialisme que représente le tourisme sexuel. On pourrait penser à Marx rencontrant Houellebecq, mais ce serait réducteur. Car à l’œuvre ici, il y a un peu de la dialectique du maître et l’esclave: qui domine vraiment dans ce jeu de la duplicité et du marchandage amoureux ?
A travers le portrait des trois femmes, Laurent Cantet dresse celui, désabusé, de la misère sexuelle occidentale. Que viennent chercher ces (belles) quinquagénaires ? La simplicité des corps dénudés sous le soleil de Haïti, un regard, ou comme Brenda un orgasme pour la première fois (à 47ans !). Une vie de femme retrouvée loin des diktats de la jeunesse (« Si t’as plus de 40 ans, les seuls types intéressés sont tous des loosers nés ou des cocus », remarque la cynique Ellen). Du sexe mais pas seulement. Car de l’obsession érotique à l’amour fou, il n’y a qu’un pas, que les deux femmes semblent franchir allègrement. Mais si amour il y a, c’est un mirage d’été. L’intimité qui s’installe entre elles et leur jeune amant ne peut excéder le temps, suspendu, d’une halte touristique. Elles sont et demeurent des touristes, condition dont, malgré leurs efforts, elles ne parviendront à s’affranchir. A l’extérieur, la violence politique et sociale gronde. Adroitement, Cantet ne l’explore jamais, il la tient à distance, en sourdine, tel le murmure d’un chant de cigales. Ce sera le chant du cygne. Quand la violence surgit, sous la forme de deux corps abandonnés sur la plage- peaux noires, sable blanc, mer bleue - la réalité locale ne fait qu’affleurer : incongrue, déplacée, incompréhensible. Le mirage s’évanouit et les masques tombent. Exploitera bien qui exploitera la dernière.
Nadja Vancauwenberghe
