Inévitable la gentrification ? C’est en tout cas un phénomène qui se répète invariablement dans toutes les grandes villes du monde, causant sur son passage la rénovation des quartiers populaires et le départ des populations les plus modestes, à coups de hausse de loyer et de de projets immobiliers La recherche d’un bouc émissaire visible et à portée de main est alors la solution adoptée par certains, pour se révolter contre un processus qui paraît impossible à éviter.
Repérables de loin, ils se déplacent en bande, parlent trop fort dans le métro, ou mitraillent de leur flash leur assiette au restaurant : voilà la description du touriste, dont le spécimen le plus caricatural agace.
Faim de party
Lors d’une manifestation organisée en mars dernier dans le quartier de Kreuzberg, des élus locaux Verts et une centaine de Berlinois ont pointé du doigt le comportement de ces visiteurs, avec des slogans tous plus accueillants les uns que les autres : « Hilfe, die Touris kommen » (« Au secours, les touristes débarquent »), « Touristen ? Nein Danke » (« Les touristes ? Non merci », un rappel au leitmotiv anti nucléaire) ou encore « Berlin doesn’t love you » (« Berlin ne t’aime pas »). Ce sont surtout les « party touristes », ou aux encore les « easyjeters », débarqués à Berlin pour un week-end de fête en continu, –grâce aux vols low cost d’une compagnie aérienne–, qui sont en ligne de mire : ils sont accusés de salir les rues et de déranger leur voisinage, lors de soirées bruyantes et bien arrosées.


Mauvais client
Les touristes ont bon dos et certains en profitent pour les rendre responsables de tous les maux. Un patron de bar de la Weserstrasse, à Neukölln, a mis en ligne il y a huit mois, une vidéo de près de dix minutes intitulée « Offending the Clientele ». Le contenu est pour le moins explicite : il accable les touristes, qu’ils soient allemands, européens, ou américains, qu’ils soient de passage à Berlin ou qu’ils habitent le coin depuis plusieurs années. Il critique leurs habitudes, comme celle de commander un « Club-Mate » ou un « Latte Machiatto » au comptoir et les accuse de vouloir imposer leur mode de vie à un quartier qui ne leur ressemble pas. Ces propos agressifs, prononcés d’une voix rauque et revêche, ont fait polémique sur la toile. Il y a ceux qui applaudissent, « Grandiose ! », ceux qui s’interrogent, «Où avez-vous appris à glapir comme ça ? », ceux qui s’offusquent : « C’est de la xénophobie » et enfin ceux qui ironisent : «Se plaindre des hipsters en faisant une vidéo plutôt crade, en anglais et en la postant sur Vimeo… c’est assez fort pour de l’autodérision».

Offending the Clientele from Retsina Film on Vimeo.

Le point sur lequel le grincheux personnage de la Weserstrasse n’a pas tort est que le phénomène de la gentrification correspond souvent à une élitisation du mode de vie des habitants du quartier. En réaction, émergent de nouveaux lieux répondant à leurs attentes. Philip, le jeune kinésithérapeute habitant à Neukölln (voir partie 1), dit ne pas partager de ressentiment à l’égard des touristes ou des hipsters. Il comprend néanmoins la dénonciation de la standardisation évoquée dans le commentaire de la vidéo : « Ces gens ne veulent tout simplement pas que leur quartier ressemble à d’autres. Neukölln n’est pas Prenzlauer Berg et ne doit pas le devenir. C’est comme si vous ne vouliez pas que votre hamburger fait maison se transforme en hamburger de chez MacDo».


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 Deux immeubles de la Kastanienallee dans le quartier de Prenzlauer Berg, après et avant la rénovation de leurs façades.
(Photo domat33f, Flickr)
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Liaison dangereuse
Suite à l’article de l’hebdomaire du SPIEGEL, « Les victimes de la gentrification » (voir partie 2) et de la diffusion de la vidéo du propriétaire du bar de la Weserstrasse, le site du quotidien allemand Die Tageszeitung a publié la réaction d’un journaliste australo-estonien indépendant installé à Neukölln. Dans son article « Stop blaming “party tourists” for Berlin’s problems », Joel Alas s’inquiète de l’émergence de ce discours, « dangereux » et « hypocrite ». « Dangereux », car les propos de la vidéo ont pour lui des relents racistes : cibler un ennemi sous un groupe identifié de personnes, tenues pour responsables de tous les problèmes, doit avoir une certaine résonnance historique, surtout en Allemagne. « Hypocrite » aussi, car au jeu « on était les premiers », difficile d’avoir raison. « Avant que les artistes ne viennent à Neukölln, il y avaient des familles, turques, avant les Turcs, il y a avait des Allemands, avant les Allemands, des Prussiens… », énumère Joël Alas.
Berlin est en effet une ville en perpétuelle mutation depuis plus d’un siècle. Elle a connu des guerres, une division territoriale, une réunification et aujourd’hui, une population en constante augmentation. Comme nous, le journaliste finit par se questionner : « Quel est le résultat logique de cette diffamation des internationaux à Berlin ? Doit-on attendre que les étrangers se fassent frapper dans la rue avant que l’on ne réalise que ce discours est dangereux? »

Lâcher prise
Au delà des relents nauséabonds qu’elles provoquent, ces accusations faciles contre les touristes ou les hipsters éclipsent les véritables causes du problème. Surtout, elles dispensent les responsables de toute explication. De 2002 à 2007, la ville de Klaus Wowereit a vendu 110 000 appartements dont elle était propriétaire. Un programme de soutien pour la construction de 28 000 appartements subventionnés par l’Etat a été annulé. La mairie a également relâché la pression sur le règlement concernant les prix locatifs, auparavant très encadrés. Les propriétaires ont profité de ce relâchement des contrôles pour augmenter leurs loyers d’une façon déraisonnable. Comble du hasard, le ministre des finances berlinois de l’époque n’était autre que Thilo Sarrazin.
Ces changements de politique ont d’autre part été encouragés par le Sénat, qui a voté une loi sur la revalorisation des « villes-centre ». Cette stratégie d’établir des zones de réaménagement, qui concernent par exemple l’ancien aéroport de Tempelhof à Berlin, vise à attirer des contribuables aisés et donc, à vivifier le marché immobilier. Bien que la sénatrice SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) pour le développement urbain, Ingeborg Junge-Reyer, –par ailleurs responsable des projets controversés de la Mediaspree et de l'expansion de l'autoroute A 100–, assure qu’il s’agira d’un «développement urbain prudent », le gouvernement berlinois laisse peu à peu son marché immobilier se dérégler à la faveur d’intérêts privés et au détriment de sa population la plus vulnérable.
Associations d’habitants, patron de bar hostile ou experts, tous réclament à leur manière un changement urgent de politique, avant que Berlin ne devienne une capitale riche et chère, à l’instar de ses consœurs européennes. Il faudra faire vite car, dans les bars de la Weserstrasse, il se murmure déjà que le nouveau Neukölln se trouve à Moabit.
Marion Payet
7 août 2011
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ouai ouai ouai...enfin le gros cliché du touriste porc gerbant et chiant partout faut quand même pas exagérer, parce que le Berlinois de souche lui ne vomit pas?
Le problème, c'est que les hipsters fortunés qui veulent "partager le mode de vie alternatif" le détruisent en un temps record. Cf ce qui s'est passé à Prenzlauer Berg, ancien quartier d'artiste devenu un véritable cauchemar bobo. Idem pour Kreuzberg, l'un des quartiers les plus chers de Berlin désormais. Ne parlons même pas des touristes (souvent français et espagnols)qui se croient à Ibiza, se comportent comme des porcs, font la fête toute la nuit dans des apparts loués à prix d'or en location saisonnière, vomissent voire même défèquent où ca leur chante. L'ambiance est de plus en plus pourrie à Berlin et je suis la première à le regretter.
>Dan
Bonne question!
Je dirais que c'est un concept vide, un terme qui sert à rien sinon à avoir l'air dans le coup, mais il n'y a pas grand chose derrière.
C'est le goût français, voire parisien des étiquettes
Gentrification à Berlin, boboïsation à Paris... Toujours cette même rengaine.
Les gens n'ont de cesse de pointer du doigt la frange de la population aux revenus confortables qui aspirent à une vie de quartier où règne convivialité, culture(parfois) et simplicité.
Pour les "vrais" habitants des quartiers populaires, qui n'ont pas d'autre choix, il est paradoxal, voire hypocrite, d'adopter un tel mode de vie alors que l'on gagne bien sa vie quand eux peinent à joindre les deux bouts. Mais pourquoi les stigmatiser quand il faut se féliciter de voir arriver des personnes aisées adhérer aux mêmes valeurs et à ce même mode de vie alternatif, même s'il tend par sa popularité grandissante vers un nouveau conformisme. Mieux vaut grossir les rangs du camp des amoureux de la convivialité et de la culture alternative, plutôt que le camp opposé.
Ne confondons pas avec les "touristes" mentionnés dans la vidéo qui commandent des latte macchiatto. Faisons la différence entre ces bobos "touristes" attirés par l'effet de mode qui imposent leur mode de vie standardisé des autres grandes villes, et ceux, fuyant ces mêmes villes, qui viennent parce qu'ils apprécient sincèrement ce petit coin de vie tranquille et protégé, pour ce qu'il est déjà. Ces derniers participent davantage à la vie du quartier que l'on ne pense. Ils mettent leurs origines culturelles, linguistiques et sociales à contribution pour faire (re)vivre les quartiers populaires.
L'augmentation des loyers est avant tout le signe d'un quartier qui se bonifie et qui revit. C'est aussi une tragédie pour ces familles poussées dehors, mais n'est-ce pas la faute des spéculateurs et des investisseurs, plus que des nouveaux arrivants? Les solutions ne sont-elles pas davantage au niveau politique?
Bref, vous les "vrais" habitants des quartiers populaires et commerçants de la première heure, agacés par l'afflux en masse de ces "touristes" désagréables, ne tombez pas dans la facilité en mettant tout le monde dans le même sac. Ensuite, canalisez votre énergie en cherchant les moyens de faire vivre la communauté autour de vos valeurs, de promouvoir votre idéal de vie et d'occuper le terrain face à l'arrivée des grosses enseignes plutôt que des nouveaux arrivants. Eduquez les gens et ils vous suivront en participant à la vie locale ou partiront en entrainant le reste du troupeau avec eux.