

C’est une première au salon de l’alimentation de Cologne : le foie gras y sera interdit en octobre prochain. Les réactions des producteurs du sud-ouest français ainsi que de leurs élus politiques se font entendre auprès des organisateurs de la foire et des autorités allemandes. Retour sur une polémique franco-allemande entre tradition gastronomique et traitement animal.

Pourquoi une telle décision ?
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 Nomen est omen? Quand le français parle de foie gras, la langue allemande utilise le mot "Stopfleber" ("foie de gavage")...
Crédit photo : ilmungo
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La Gastronomie française, classée au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2010, est une fierté nationale à laquelle il est délicat de s’attaquer. Et cela vaut particulièrement pour l’un de ses mets les plus reconnu : le foie gras.
C’est donc avec surprise que les producteurs de foie-gras français, soit une dizaine d’entreprises* établies essentiellement dans le Sud-ouest de la France, ont appris l’interdiction du foie gras lors du prochain salon agroalimentaire de Cologne, le très réputé Anuga.
Organisé tous les deux ans (en alternance avec le SIAL de Paris) l’Anuga réunit plus de 150 000 visiteurs et 6 500 exposants des quatre coins du monde. Il s’agit de la plus importante foire commerciale du monde consacrée aux aliments et aux boissons sur le marché du commerce de détail et celui de la restauration. L’évènement se déroulant à l'automne (cette année du 8 au 12 octobre), et offrant une visibilité incontournable, l’enjeu est de taille pour les producteurs français soucieux de développer leurs contact à l'international peu de temps avant les fêtes de fin d'année.
Cette décision a été prise par les organisateurs de la foire à la demande d'organisations non-gouvernementales opposées au gavage. Celles-ci appuyées par différentes associations françaises et soutenues par l'ex-actrice et toujours défenseuse de la cause animale Brigitte Bardot en personne, dénoncent la non-application des normes de bien-être animal dans la production de foie gras. Ils reprochent surtout aux producteurs français d'utiliser des cages individuelles, interdites depuis janvier 2011 en Europe.

Protestations françaises face à un impact économique important
Cependant un recours juridique paraît difficile pour les producteurs français furieux de la décision du comité d’organisation allemand: en effet la foire étant gérée et organisée par une société privée, celle-ci est libre d’accueillir les exposants qu’elle souhaite. Pour protester, les Français ont donc fait appel à leurs élus, dans l'espoir que l'organisateur de la foire revienne sur sa décision. Tandis que le ministre français de l'agriculture Bruno Le Maire (par ailleurs bon germaniste) s’est adressé par écrit à son homologue allemande Ilse Aigner, le Président de la région Midi-Pyrénées Martin Malvy n’a pas hésité à écrire directement à la chancelière Angela Merkel pour réclamer une intervention de sa part, dénonçant une situation « discriminatoire à plus d'un titre ».
Selon lui cela constitue une entrave au commerce. « Ces salons ont pour objectif de valoriser et faire découvrir au public les produits de qualité. Le foie gras en fait partie et l’Allemagne en est un des 10 plus gros consommateurs au monde ». De son côté Alain Rousset président de la région Aquitaine est même allé jusqu'à vouloir lancer un appel au boycott du salon auprès des entreprises régionales. Un appel qui reste toutefois de rester sans lendemain tant l'ANUGA semble incontournable. Le label rouge de la gestuelle ou du courage politique (selon les points de vue) revient à M. Le Maire qui ne s'est pas contenté d'une missive à son homologue, mais a menacé, à la satisfaction des producteurs, d'annuler sa visite au salon si le foie gras y restait interdit.

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 Le palmipède de la discorde (photo : Dimland)
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Les protestations se sont multipliées, aussi bien du côté politique qu'associatif afin de s’indigner contre cette décision, et démentir les accusations sur les conditions d’élevage et de gavage des animaux. Les producteurs craignent des retombées économiques et commerciales graves et regrettent que les organisateurs de la foire aient selon eux, cédé à de "puissants lobbys végétariens", qui pourraient réclamer bientôt d’autres interdictions. Selon la secrétaire générale du Cifog (interprofession nationale du foie gras), Marie-Pierre Pée, il s’agit du « début de la fin » pour les producteurs de viande : « L’Allemagne représente un marché important et non négligeable », 300 à 400 tonnes de foie gras y étant vendus chaque année, précise-t-elle.
Ajouté à la volonté politique de défendre un aspect du patrimoine gastronomique français, l’impact économique et commercial est donc bien sûr la raison principale des revendications des producteurs français. L’Anuga, en tant qu’évènement mondial, est une véritable vitrine facilitant l’exportation et l’accès au marché international de l’agroalimentaire. Cette interdiction de présenter le foie gras, quelques mois avant les fêtes de fin d’année aura un coût économique certain pour les commerçants français. D’où la décision de certaines enseignes françaises de résister à cette interdiction : « Chez Delpeyrat, on a décidé de participer malgré tout. Nous avons déjà payé notre stand. Nous devions être présents avec deux produits, le jambon de Bayonne et le foie gras », explique le directeur général, Thierry Blandinières. Il poursuit : « Nous mettrons donc le jambon en avant et, sans faire de provocation, nous parlerons aussi foie gras avec nos clients chinois, japonais, singapouriens… Nous avons une totale légitimité à être là. L'Anuga est un salon international, pas uniquement un salon allemand. On ne peut pas nous interdire ! »
L’impact économique de l’interdiction dépasse donc bien la seule République fédérale, puisque l'Allemagne, comme la Grande-Bretagne, ne serait pas « un marché d'exportation prioritaire ». Le véritable enjeu pour l'exportation du met controversé serait davantage sur les marchés asiatiques et sud-européens.

Réponses allemandes
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 Hans-Michael_Goldmann député FDP : la défense du foie gras au nom de la liberté du marché (photo Maja Pfister)
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Le gouvernement allemand a fait savoir que cette décision relevait des organisateurs de la foire et a donc rejetté la responsabilité sur ces derniers. La ministre de l'Agriculture Ilse Aigner a préféré ne pas s'exprimer sur le sujet.
Les responsables de l'Anuga se trouvent selon eux dans une position délicate. Jusqu'à 2009, date de la dernière foire agro-alimentaire de Cologne, ils avaient gardé le foie gras sur la liste des denrées disponibles. Il y avait pourtant eu des protestations venant des visiteurs, des protecteurs des animaux et des associations.
Une responsable de l’évènement aurait affirmé que « l'Anuga ne voulait plus être une plateforme pour le [commerce du] foie gras » et ajoutait que « La fabrication du fois gras n'est, à part en France, toléré que dans trois pays européen. Nous ne pouvons pas l'ignorer. »
« Le fois gras a toujours été source de controverse. [...] Nous n'estimons pas ici si le foie gras est un bon ou un mauvais produit » affirme la porte-parole de la foire Christine Hackmann. « Mais ici à Cologne on agit, et on ne parle pas de questions éthiques controversées. Il faut séparer ce thème controversé de la foire internationale de l’Anuga » dit-elle craignant que cette affaire entache la popularité de l’évènement. Elle ajoute également que d'autres spécialités régionales, telles que l'aileron de requin ne seraient pas admises elles non plus. Vingt des 6500 exposants seraient ainsi concernés par des interdictions.
Les opposants au gavage animal se sont réjouis de cette interdiction. "C'est une bonne nouvelle que l'Anuga ait pris au sérieux la défense des animaux en ayant écouté les consommateurs" a commenté l'organisation de protection animale "Vier Pfoten" (Quatre pattes).
Les responsables de PETA (People for the Ethical Treatement of Animals - la célèbre association de défense des droits des animaux) désigne sur le site internet le foie gras comme l'exemple le plus dégoûtant de ce que la cruauté humaine fait pour le luxe, et se félicite de cette nouvelle.

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 Tâcher de ne pas dépasser la ligne jaune dans un conflit qui peut paraître absurde (photo : Dave Leiker)
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Il s'est tout de même trouvé un courageux défenseur allemand du foie gras face aux militants qui évoquent la souffrance animale, et paradoxe...c'est un vétérinaire! C'est en effet le métier d'origine de Hans-Michael Goldmann (FDP) député de Basse-Saxe. L'élu qui est aussi président de la commission parlementaire pour les questions agricoles du Bundestag s'est dit prêt à plaider la cause du foie gras auprès de l'organisation de l'Anuga.
En précisant que "personnellement -il- ne consomme pas de foie gras" le député libéral s'est placé sur le terrain de la liberté du marché : "il ne doit pas être permis que des organisations non-gouvernementales, qui se présentent elle même comme défenseures des animaux, essaient d'entraver le libre marché hors de tout cadre légal".
Pour M.Goldmann tant qu'un débat sur l'interdiction légale de la commercialisation du foie gras suivi d'une interdiction formelle n'aura pas lieu, il n'y a pas de raison "de ne pas respecter le droit d'un produit héritage gastronomique et culturel de notre voisin à être présent sur un salon international". Inutile de dire que cette prise de position a déclenché les foudres de la cause animale.
En dehors de cette prise de position légaliste et libérale et bien sûr des envolées anti-foie gras, les réaction ont été surtout amusées.
Ainsi le chroniqueur Bernd Matthies du quotidien berlinois Tagesspiegel à consacré un de ses billets à la querelle intitulant non sans humour son article : "Enfin un vrai conflit". Le reste du texte comparant le dit conflit entre celui opposant Israël et le Hamas, l'Anuga jouant dans ce cas le rôle de la bande de Gaza. Après avoir évoqué un possible "face-à-face de canonnières sur le Rhin", le journaliste invite à se préparer à l'éventualité "d'un assaut de parachutistes français sur l'Anuga".

Crise de foi franco-allemande?
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 Un sandwich de foie gras, là où beaucoup de Français voient du raffinement gastronomique, certains Allemands ne voient qu'un raffinement de cruauté (photo : Joe Marinaro)
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Si cette décision est liée au fait que le gavage des palmipèdes et donc la production de foie gras sont interdits en Allemagne, l’importation et la consommation de ce produit n’ont jamais été interdites. Ainsi la mesure des organisateurs de l’Anuga a été jugée "hypocrite" par le président de la Région Midi-Pyrénées, Martin Malvy : " Les Allemands ont certes mis fin au gavage des animaux sur leur territoire, mais ils n'ont pas pour autant interdit la consommation, ni surtout la transformation par leur industrie agro-alimentaire".
Dans le Sud-Ouest, certains Français emportés par un sentiment d'hostilité face à ce qui leur a paru être une "hypocrisie" n'ont pas hésité à voir un parallèle avec l’arrêt du nucléaire en Allemagne, pour des raisons environnementales, et l’achat par l’Allemagne de cette même énergie, produite en France.
Surtout, pragmatisme oblige, on laisse entendre côté allemand que la non inscription formelle dans l'index des aliments présents au salon n'empêchera pas la présence de facto du produit sur le stand d'exposants qui pourront le présenter parmi d'autres.
Cette querelle franco-allemande révèle surtout une différence de sensibilité culturelle entre les deux pays. Si d'un côté du Rhin les tenants de la tradition et de la gastronomie peuvent aisément tenir le haut du pavé, sur l'autre rive en revanche on est plus prompt à prêter l'oreille aux défenseurs de valeurs éthiques et humanistes...fusse dans l'intérêt des animaux.
Dans les deux cas c'est une certaine authenticité et la "nature" que l'on veut protéger au-delà des intérêts et des sincères emportements. Seules les définitions de celles-ci diffèrent.
Par ailleurs le côté visiblement franco-allemand de la brouille a pu faire oublié que les amateurs de foie gras ne se limitent pas à la France et son voisin : le met reste un succès d'exportation dans de nombreux pays. De même, s'ils se sont faits discrets et ont fait le gros dos dans la tempête, les producteurs de foies gras vendus à l'international, se trouvent bien souvent en Israël ou en Hongrie.
Aliénor M. Carrière et Régis Présent-Griot
04.08.2011
* notamment les entreprises Delpeyrat (groupe landais Maïsadour), Rougié (groupe béarnais Euralis), Castaing (Saint-Sever), Valette (Gourdon), et la Quercynoise (Gramat) seront particulièrement touchées par cette interdiction.

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 Le canard bicéphale de l'artiste Bob Fornal résume à sa façon les deux visions opposées d'une discorde peut être excessive...
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