« Spielberg croit en un monde idéal. Moi je crois aux coïncidences… »

Une interview avec Fatih Akin
Trois ans après le succès de Head On, le cinéaste allemand le plus connu à l’étranger signe avec De l’Autre Coté son film le plus abouti. Trois heures d’une intrigue foisonnante mais à la trame parfaitement maîtrisée qui lui a valu la Palme du meilleur scénario à Cannes cette année et le catapulte de facto parmi les grands du cinéma mondial.
Ce film est au fond très différent de Head On – ne serait-ce que par la complexité du scénario …
Je voulais faire un film complètement différent. Complètement. Ce film repose sur une narration très serrée, impossible à résumer en quelques mots. Alors que Head On est une histoire très simple : une fille et un garçon se rencontrent, s’aiment et finalement se séparent parce qu’ils ne s’aiment plus. C’est comme la musique Punk : simple. Ici on est plutôt dans la symphonie.
Votre caméra aussi est plus distanciée, plus sereine…
Si j’avais tourné ce film la caméra à l’épaule comme pour Head On, j’aurais totalement submergé le spectateur, comme dans Babel – le film de Iñárritu que j’aime le moins pour cette raison. Je suis devenu un admirateur du cinéma asiatique dont j’apprécie la lenteur. Et j’ai découvert qu’en ralentissant un peu mon film, je faisais davantage confiance à chaque plan. Dans Head On, je recherchais la proximité, plans serrés souvent dans le confinement d’espaces clos, d’appartements, etc. Ici c’est la distance qui m’intéressait. J’ai appris à faire confiance à mes plans – à donner à mes spectateurs l’espace pour respirer dans le contexte d’un film très riche en actions.
Votre scénario est incroyablement touffu et repose sur une imbrication complexe de destins individuels et de coups du sort : les personnages se croisent, mais se ratent alors que leurs destins sont si étroitement liés. Comment avez-vous négocié ça?
En tant que scénariste de fiction, vous êtes Dieu ! A la différence du documentaire, c’est vous qui tirez les ficelles, décidez du destin de vos personnages, s’ils doivent se rencontrer, où et comment. Il peut arriver que certaines séquences dans lesquelles les personnages se croisent soient trop spectaculaires et révèlent l’auteur derrière l’histoire. Spielberg croit en un monde idéal. Moi je crois aux coïncidences, au hasard des rencontrent qui se font – ou ne se font pas. Quand Ayten recherche sa mère, celle-ci est peut-être juste à coté d’elle – il lui suffirait de se retourner…. Comme dans les films d’Hitchcock, le spectateur en sait davantage…
Vous allez même jusqu’á littéralement annoncer à vos spectateurs la mort de deux de vos héroïnes. Pourquoi ?
Je me suis inspiré d’exemples tels que American Beauty, où dès le début le personnage avertit : « Aujourd’hui, c’est le dernier jour de ma vie ». Cela crée un suspense tout à fait intéressant. Bien qu’étant conscient de sa mort ultime, le spectateur, qui s’est attaché au personnage, est tenu en haleine car il n’a aucune envie qu’il meurt. Un autre exemple est Sunset Boulevard de Billy Wylder qui s’ouvre sur le corps du héros flottant dans une piscine. On sait qu’il va mourir, mais on ne sait pas comment. Et finalement, non seulement la façon dont il est tué mais même sa mort nous surprend.
Head On et De l’Autre Coté appartiennent à une trilogie. Quel en sera le troisième volet?
Le troisième volet sera différent des précédents, ne serait-ce que logistiquement, car je tourne avec les Américains et en studio. Alors que nous travaillions sur notre premier film avec Andreas Thiel, nous avons croqué des petits symboles : un cœur pour l’amour, une croix pour la mort et un pentacle pour le diable. Nous en avons fait des autocollants et les avons collés un peu partout… J’ai fais mes études dans une école d’art ou j’ai appris à penser en termes de concepts. C’est très important pour un artiste qu’on lui donne un sujet. Le sujet de Head On était l’amour. Ce film traite de la mort. Il parle de deuil, de pardon et de cette appréhension de la mort qui nous exhorte à agir pendant qu’il en est encore temps. Le dernier volet, qui s’inspire d’un roman sur le démon qui sommeille en chacun de nous, sera dédié au diable.
Propos recueillis par EXBERLINER pour la Gazette (version intégrale publiée dans le numéro d’octobre du mensuel anglais)

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