

Eva Joly, Norvégienne de naissance, ancienne magistrate vient de gagner la primaire chez les Verts français face à Nicolas Hulot. Alors que Ségolène Royal avait fait le détour lors de sa campagne pour les présidentielles en 2007, la désormais candidate des Verts n'avait pas attendu d'être officiellement désignée pour convaincre en terre berlinoise. Entretien.
On est fin mai, le printemps se fait timide en cette fin d'après midi. Dans l'arrière cour frisquette du restaurant de la célèbre salle de bal Clärchens Ballhaus (un symbole? histoire de souligner son goût pour la transparence?), Eva Joly est attablée, discrète. Une veste sur les épaules, elle s'apprête à rencontrer les Berlinois désireux de voir "en vrai" celle qui est un peu un mythe vivant.
Rigoureuse, elle a voulu avant de commencer l'entretien revoir les détails d'un texte avec une de ses collaboratrices, phrase après phrase. Il y a quelques années, la dame élégante qui commande un petit verre de vin blanc, a fait trembler la république, à défaut de la faire sauter comme prétendait pouvoir le faire Alfred Sirven, un des personnages inquiétés par l’intransigeante magistrate. On a du mal à croire que cette femme aux gestes délicats ait pu alors gêner autant de puissants. Les termes sont précis, le débit mesuré, peu de place pour le doute. Puis il y a ce léger accent scandinave, que les années n'ont pu complètement effacé, comme un décalage qui force l'attention.
Le parcours de la magistrate a inspiré des films. Nicole Garcia l'a incarnée dans Les Prédateurs de Lucas Belvaux, un film qu'elle a "adoré". Plus de réserve en revanche pour L'Ivresse du pouvoir de Claude Chabrol, où son personnage est joué par Isabelle Huppert. Film auquel elle reproche au delà des indiscrétions, d'avoir négligé les apports de son combat.
Nicole Garcia, Isabelle Huppert, on l'a compris, la femme qui a dit : « Je pense que nous vivons dans une période très troublée (...) qui nous fait croire que le bonheur c’est d’être tranquille, alors que moi je crois beaucoup que le bonheur est dans l’engagement. », inspire le respect. Rencontre.

La Gazette : Avez-vous des liens particuliers avec l’Allemagne ?
Eva Joly: je dirais qu’ils sont essentiellement imaginaires. Norvégienne d’origine, j’ai grandi à Oslo et pour les Norvégiens après la guerre, il y avait le traumatisme énorme d’avoir été envahi. Il y a eu 300 000 soldats Allemands stationnés alors qu’il y avait trois millions d’habitants. C’est ce qui a fait qu’il n’y a pas eu d’hommes politiques comme de Gaulle ou Adenauer pour comprendre qu’il fallait faire le travail de reconstruction du lien. Ce travail de deuil n’a pas été fait. Donc j’ai grandi dans une atmosphère plutôt hostile envers l’Allemagne. Et ensuite j’ai découvert la littérature, la musique, l’immense pays de culture qu’était l’Allemagne. Mais c’est arrivé plus tard dans ma vie. Malgré tout dans la vie culturelle norvégienne, l’Allemagne était au centre. Berlin était notre grande ville à nous. Et quand je dis que j’ai grandi dans la nostalgie de l’Allemagne d’avant-guerre, c’est aussi que dans la génération de mes parents, quand ils avaient fait un beau voyage, ils étaient allés en Allemagne. Ma mère m’a parlé de Berlin. Donc je dirais que pendant très longtemps mes rapports avec l’Allemagne ont été imaginaires certes … mais ont quand même baigné mon enfance. Ne serait-ce qu’à travers notre littérature norvégienne il y a beaucoup de liens.
La Gazette : vous avez rencontré Claudia Roth* et Jürgen Trittin** cet après-midi, qu’est-ce qu’on se dit dans ces cas-là ?
Eva Joly: Mais écoutez, moi je suis venue apprendre d’eux si je peux dire. D’abord je suis venue pour me réjouir avec eux des très bons résultats qu’ils ont obtenu récemment avec surtout la victoire dans le Baden Württemberg avec la conquête du poste de ministre-président pour la première fois. Et je voulais comprendre de l’intérieur et en discutant avec eux ce qui a fait qu’ils ont pu assurer cette progression en voix. Je pense que ça résulte d’une stratégie qui porte ses fruits : c’est-à-dire l’unité des personnes identifiables et des positions très argumentées. Donc c’est très inspirant et je pense aussi que ça montre la voie pour ce que nous pourrions espérer en France.
La Gazette : Est-ce que il n’y a pas une question de scrutin ? En Allemagne on a 2 bulletins de vote, un local et un pour un scrutin de liste plus favorable aux « petits » partis, ce qui permet aux Verts d’émerger. En France c’est uniquement par bon vouloir ou accord du Parti socialiste que les Verts ont eu une représentation parlementaire. Revendiquez-vous une chose similaire pour la France ?

Eva Joly: Bien sûr, vous avez raison. Mais nous mesurons nous aussi l’impact des écologistes aux élections proportionnelles : avec l’élection régionale et l’élection européenne. Par ailleurs nous avons constaté de toutes façons aussi une progression en voix. Il est clair que le scrutin uninominal à un tour nous élimine. Donc , oui, une de nos revendications est d’avoir un scrutin plus démocratique.
La Gazette : Roland Dumas dans son dernier livre vous décrit, en substance, comme une Scandinave luthérienne rigoureuse, etc. Pour faire simple : vous ne seriez pas compatible avec l’esprit français. Qu’est-ce que vous auriez à dire aux gens qui vous reprocheraient d’être trop rigoureuse, trop intransigeante ?
Eva Joly: Ça c’est l’image qui console Roland Dumas de ses propres turpitudes. Il ne faut pas oublier que Roland Dumas est un homme condamné définitivement pour abus de confiance au détriment de la fondation Giacometti et qu’il a bien besoin de faire porter le poids de ses propres fautes sur quelqu’un d’autre. Donc je pense que ça correspond à la façon dont il m’a sans doute vécu. Mais ce ne sont que ses sentiments . Moi ce que je sais c’est que j’ai vécu quarante années en France et que je suis très Française. Mes amis me décrivent plutôt comme joyeuse et bonne vivante

La Gazette : toutefois, Roland Dumas…
Eva Joly: … (sur un ton ferme) mais enfin ce n’est pas une référence Roland Dumas !
La Gazette : Justement, qu’est-ce que ça vous inspire? Le fait que certains médias n’hésitent pas à l’inviter malgré la condamnation que vous venez d’évoquer, et une autre plus grave encore évitée par miracle dans l’affaire Elf/frégates de Taïwan, alors que beaucoup le soupçonnaient d’être au centre de tout, ou le fait qu’on lui demande comme si de rien n’était son avis sur la politique internationale...
Eva Joly:Mais on a vu quels avis il donne sur la politique internationale. (ndlr : prise de position en faveur de Laurent Bagbo en Côte d’Ivoire, et du maintien du colonel Kadhafi en Libye). C’est quelqu’un qui ne se vit plus que dans ses mémoires…
La Gazette : Voilà qui est définitif. Est-ce qu’il y a un lien immédiat pour vous entre le fait d’avoir été magistrate et votre engagement politique ? Est-ce une chose qui va de soi ?
Eva Joly: Non, pour moi ce sont des parcours. Enfin c’est un parcours et je continue avec l’action politique. C’est mon souhait d’agir sur le réel pour traduire en actes ce que j’ai vu et compris.
La Gazette : Etes vous à l’aise avec cette nouvelle règle voulue par le président Sarkozy sur la représentation des Français de l’étranger. Maintenant les Français vont avoir des députés. Dans une démocratie a priori les parlementaires votent l’impôt or une partie d’entre eux vont être élus par des gens qui ne payent pas l’impôt puisque nous, Français à l’étranger, ne payons pas l’impôt en France. C’est un accroc à un principe…
Eva Joly: …Sauf si vous avez des propriétés…

La Gazette : Oui c’est vrai, mais l’essentiel c’est surtout la TVA et l’impôt sur le revenu que nous ne payons pas en France, mais dans nos pays de résidence. Dans le même ordre d’idée, il y a la l’exemption partielle des frais d’écolage pour les ressortissant français, quel est votre avis là-dessus ?
Eva Joly: Je n’ai pas de problème avec cela. Je pense que c’est une bonne chose qu’il y ait des représentants pour les Français qui sont à l’étranger car avec les mouvements migratoires, c’est un phénomène qui s’amplifie. C’est bon que la communauté française d’Allemagne ait un représentant. Mais cette représentation doit être authentique. Ça ne doit pas être un candidat parachuté comme Christine Lagarde aux Etats-Unis (ndlr : l’entretien a eu lieu avant la nomination de Mme Lagarde au FMI, sa candidature comme député était alors prévue), Eric Besson dans la péninsule ibérique. Ce n’est pas fait pour ça. Ce n’est pas fait pour reclasser les amis du pouvoir. Donc une véritable représentation pour porter les préoccupations de cette communauté là et agir au niveau de l’école par exemple qui est un souci commun parce que ce sont nos concitoyens.
La Gazette : Cette contradiction ça ne vous gêne pas finalement ?
Eva Joly: Non cela ne me gêne pas et je pense que leurs voix peuvent être importantes pour la politique que nous définissons à l’égard de certains citoyens. En plus il y a des problèmes à régler, comme pour l’état civil où parfois la législation diffère d’un pays à un autre. Ça fait partie des choses à régler. Et ensuite ils peuvent aussi jouer un rôle dans le cadre d’échanges Erasmus mais élargis à tous les cursus. Je pense qu’ils doivent trouver leur rôle il est de notre responsabilité de dénoncer ce qu’on voit poindre, c’est-à-dire des postes réservés pour les copains.
La Gazette : L’UMP et la CDU tentent de rendre leurs discours cohérents, de rendre les contacts plus étroits, de même pour le PS et le SPD. Qu’en est-il pour les Verts des deux côtés du Rhin ?
Eva Joly:Il y a quand même des bases communes aux programmes qui sont lancées depuis un certain temps et qui vont s’accélérer à travers un travail commun entre Verts allemands et français. Et oui j’ai peut être glissé un peu vite là-dessus, mais nous sommes convenus quand on a travaillé ensemble de se rencontrer à Paris à l’automne et ici à Berlin en janvier-février.
Surtout nous allons mettre sur pied une délégation commune pour aller soutenir nos camarades, les Verts tunisiens pour les élections décisives qui se préparent là bas.
La Gazette : Vous allez aller ensemble en Tunisie ?
Eva Joly: Oui. Avec Claudia Roth, mais moi j’y suis déjà allée le 14 janvier.
Propos recueillis par Emmanuelle Blondeau et Régis Présent-Griot
*Claudia Roth est responsable fédérale fédérale du parti Verts/Bündnis90 depuis 2004, responsabilité qu’elle partage avec Cem Özdemir
** Jürgen Trittin est depuis 2009 président du groupe parlementaire Verts/Bündnis90 au sein du Bundestag