

Une dizaine de baraques de bois à volets verts, nichées dans les collines du nord de la Hesse, à l’écart des villages et de la nationale… De loin et malgré le vent glacial, l’endroit semble presque idyllique en ce matin d’hiver. Coup d'oeil sur une approche comportementaliste.
Le camp d’entraînement Durchboxen, fondé par l’ancien champion régional de boxe Lothar Kannenberg, n’a pourtant rien d’un lieu de villégiature. Une vingtaine de jeunes délinquants, âgés de 14 à 18 ans, ont échoué là sur décision de la justice. « Tous savent que pour eux, c’est la dernière chance, explique le directeur du centre Lothar Kannenberg. Si leur réinsertion échoue, c’est la prison… »
Le regard sombre, presque hostile, ou les yeux au sol tel un chien battu, les jeunes traînent dehors en survêtement, en attendant l’heure du déjeuner. Quelques-uns font le tour des lieux en petites foulées. D’autres jouent au foot. Ici, ni grilles ni barreaux. Toutes les portes sont ouvertes. « Personne n’essaie de fuir, assure Kannenberg. Il arrive parfois qu’un jeune parte dans les bois, par frustration. Mais ils reviennent au bout d’une heure ». Sans argent, ne connaissant pas la région, à l’écart de tout, ils ne peuvent aller bien loin.
Toute la palette de la délinquance juvénile est représentée là : « Nous prenons tous ceux dont personne ne veut, à l’exception des meurtriers, insiste Kannenberg. Tous ceux qui ont toujours échoué partout, à la maison, dans leurs familles de placement, à l’école, dans les centres pédagogiques… »
Felix, 18 ans, est là depuis trois mois et demi. Fils d’un père de profession libérale et d’une mère médecin, il n’a rien du délinquant "type" tel que le décrit le discours politique: issu de l’immigration, famille désunie, socialement défavorisée. La carrière criminelle de Felix a débuté, comme pour presque tous les pensionnaires du camp d’entraînement Durchboxen, par la drogue : haschich à 13 ans, hallucinogènes à 14 ans, speed à 15 ans, cocaïne à 16… Sans que ses parents ne se doutent de rien. « Pour eux, il suffisait que je ramène de bonnes notes de l’école », se souvient le jeune homme. Confronté à des besoins financiers toujours plus importants, il « fait » de l’argent avec sa bande, deale de la drogue, commet des larcins toujours plus lourds. Une rixe à la suite de trois nuits sans sommeil l’expédie en hôpital psychiatrique. Puis chez Kannenberg.
« Les premiers jours ont été horribles, se souvient-il. J’ai cru que je ne tiendrais jamais ». Manque, exercices sportifs à outrance… Le rythme de Durchboxen est quasiment martial : lever à 5h55, sport matinal à 6h, petit déjeuner suivi d’un brossage de dents collectif à 7h, re-sport, déjeuner, sieste, séance de réflexion sur soi et la notion de respect … et ainsi de suite jusqu’à l’extinction des feux à 22h30… Sur place, ni alcool ni drogues bien sûr. Pas non plus de télévision ou de play-station. Les cigarettes sont distribuées au compte-goutte. L’argent de poche, confisqué, n’est remis à titre d’essai que lors des rares sorties, d’abord accompagnées, puis en solo, des jeunes présents depuis déjà plusieurs mois. Dès leur arrivée, les jeunes sont mis dans l’ambiance : les pensionnaires forment un cercle autour du nouveau venu. Et c’est parti pour une série de trois fois vingt pompes ! « Ce qui compte, ce n’est pas d’y arriver, mais de se donner du mal », insiste Lothar Kannenberg.
Kannenberg semble sans pitié. Mais l’homme aime ses pensionnaires. « Nous leur offrons ce qu’ils n’ont souvent jamais eu dans l’enfance : chaleur, amour et sécurité affective », insiste le boxeur, qui n’hésite pas à se comparer à un père strict mais affectueux. Les repas sont pris en commun, sur une longue table de bois, toujours à la lueur des bougies. La misère affective est aux yeux de Kannenberg le premier facteur de violence. Dans une chambre, le nounours beige d’un pensionnaire repose sagement sur l’oreiller du jeune garçon, tout près du magazine porno qui trône sur la table.
Surtout, Kannenberg comprend ses pensionnaires. Lui-même est passé par la drogue et la délinquance. « Quand on en est là, à passer ses journées au lit à ne rien faire, sauf des conneries, le discours pédagogique habituel genre : ‘tu ne veux rien faire ? Tant pis pour toi !’ ne sert plus à rien. On a besoin de quelqu’un qui vous dise ce que vous avez à faire. Le fait de faire beaucoup de sport les aide à retrouver confiance en eux et à décrocher ». En milieu de séjour, les jeunes creusent une tombe, pour enterrer leur vie de délinquant. Une dizaine de ces ‘sépultures’ se trouvent au fond du jardin, formant un étrange cimetière. « C’est en général un moment très émouvant, raconte Mario, l’un des 14 ‘entraîneurs au respect’ du centre. Les jeunes enterrent un objet symbolique : les chaussures de sport qu’ils portaient lorsqu’ils dealaient, quelques brins d’herbe entourés de papier, une lettre… » Özkut, 16 ans, a entamé sa nouvelle vie le 28 décembre 2007. « Tu n’as pas le droit de perdre ta confiance en toi », a-t-il gravé dans le bois. Eyüp, 15 ans, a juré le même jour de tourner le dos à la drogue…
Le ‘camp d’entraînement Lothar Kannenberg’ n’a pas que des adeptes. Les critiques portent sur le côté ‘militaire’ du concept, et sur l’après… Mais le boxeur, qui travaille à la création d’un centre de formation pour prendre le relais au bout des six mois passés au camp d’entraînement, s’en moque bien. « Ce que je vois, c’est que seuls 20% de mes jeunes rechutent. C’est tout ce qui m’intéresse ».
Nathalie Versieux
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