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Crédit photo : Rich Anderson

Depuis septembre 2008 et la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, la crise dans laquelle la plupart des États occidentaux est plongée a multiplié ses visages. D’abord financière, puis bancaire, elle s’est transformée en crise morale. Alors que les scandales sexuels n’en finissent pas de remettre au premier plan l’orthodoxie morale guettant la sphère publique, une crise plus globale des valeurs conservatrices semble poindre. Parmi les plus notables des conservateurs, quelques voix s’élèvent et décrètent enfin l’état d’urgence. Tour d’horizon du débat qu’a suscité l’article de l’ultra-conservateur britannique Charles Moore en Allemagne – et qui a, semble-t-il, encore épargné la France.

 

 

Quand le diable « cesse de se taire », c’est toute le coalition qui tremble

 

Le premier homme à lancer le débat en Allemagne se nomme Erwin Teufel[1] (CDU). « Je cesse de me taire », ainsi s’intitule le discours tenu par le conservateur chrétien de 71 ans, Ministre-Président du Land de Bade-Wurtemberg de 1991 à 2005, devant la Senioren-Union, branche consacrée aux seniors de la CDU. C’est à la suite de la publication de son discours dans la presse qu’un débat s’est entamé quant à la crise morale traversée par les idées conservatrices.




Dans son discours devant la Senioren-Union fin juillet, Erwin Teufel (CDU) s'en prend à la politique menée par la coalition noir-jaune

Or, ces dernières années, la lettre « C » – pour « christlich » (chrétien) – semble avoir été trop souvent délaissée. Selon M. Teufel, un retour au socle des valeurs chrétiennes – partage, solidarité, bonne morale – permettrait de rétablir la crise de confiance que traverse la CDU depuis la fin des années 2000. Ainsi pourrait-on rattraper l’électorat initial de la CDU. Par ce subterfuge, Erwin Teufel en appelle surtout à la fin de la suprématie de l’économie face au politique, militant notamment pour un retour de l’État social tel qu’il était conçu après 1945 par les pères fondateurs du parti chrétien-démocrate. L’économie n’est pas « un but en soi, elle est faite par les hommes et pour les hommes ».

 

 

Si le discours de M. Teufel a provoqué tant d’émoi à l’est du Rhin, c’est parce qu’il critique ouvertement la politique menée par la Chancelière depuis les débuts de la coalition noir-jaune. Au regret de l’abandon de plus en plus massif de l’État-providence s'ajoute le problème de la posture eurosceptique tenue par la Chancelière. Le cadre de la CDU porte une attaque directe envers la majorité actuelle. Qu’un responsable politique d’une telle importance en vienne à critiquer si âprement son propre camp montre le clivage grandissant opposant les adeptes du néo-libéralisme aux protecteurs du modèle social tel qu’il a été pensée lors de la création de la République fédérale en 1949. La CDU semble donc être à la recherche de sa propre identité, alors que la déstabilisation financière et monétaire en Europe ne fait qu'accentuer les tensions.

 

 

« La gauche a raison »

 

Le 15 août 2011, c’est au tour de Frank Schirrmacher de défrayer la chronique. L’éditorialiste et directeur de publication du sérieux quotidien FAZ (Frankfurter Allgemeine Zeitung) jette un pavé dans la marre le 14 août avec un papier intitulé « Valeurs bourgeoises : je commence à croire que la gauche a raison ». La surprise est grande pour le lecteur habitué du journal de tradition libérale-conservatrice. Cependant, la révélation qui a soudainement frappé l’éditorialiste allemand fait écho aux propos d’un autre journaliste célèbre, outre-Manche cette fois. Charles Moore, ancien directeur du quotidien conservateur The Daily Telegraph, a dégainé le premier. Le 22 juillet 2011, ce dernier publie un article qu’il entame comme suit : « Il m’a fallu plus de 30 ans de journalisme pour que je me pose cette question […] : finalement, la gauche a-t-elle raison ? », avant de continuer : « voyez-vous, l’un des principaux arguments de la gauche est que ce qu’appelle la droite « marché libre » n’est en fait qu’un traquenard ».

 

C’est tout d’abord le scandale du News of the World, quotidien du conglomérat News Corporation détenu par Rupert Murdoch, qui met en lumière la justesse de la critique de « conglomérat anti-social » faite par la gauche. Charles Moore lui-même le concède dans son papier. Avant de constater que le « devoir d’éducation des citoyens » n’a jamais été accompli par les titres aussi lus que sont le Sun et le News of the World. Cet échec serait la preuve, toujours selon M. Moore, que les critiques venant de la gauche ne sont pas si éloignées de la réalité.

 

Mais c’est surtout le comportement des banques qui plonge le journaliste dans un malaise vis-à-vis du dogme libéral. Depuis la début de la crise en 2008, M. Moore constate que « les banques prennent notre argent, puis le perdent sans être punies ». Pire, il semble bien que ce « système, créé pour servir la plupart, ait été perverti pour n’enrichir que quelques uns ».




C'est sous l'impulsion de Margaret Thatcher que le dogme néo-libéral a atteint l'Europe à la fin des années 1970.
Crédit photo : Downing Street


Subitement, le lecteur est dérouté et se croit feuilleter Neues Deutschland, l’ancien organe officiel de la RDA aujourd’hui proche du parti Die Linke. Or The Daily Telegraph est tout le contraire : c’est l’un des emblèmes de la droite ultra-conservatrice à penchant néo-libéral. Charles Moore quant à lui est célèbre pour sa biographie de Margaret Thatcher, emblème du néo-libéralisme en Europe. Que M. Moore tienne de tels propos ne fait pas de doute : un séisme est en train de se produire en Europe quant au bien-fondé des valeurs conservatrices et du dogme néo-libéral, attisé par le comportement des banques et la déconnexion toujours plus grande entre spéculation financière et économie réelle. Sans oublier qu’entre temps, l’éclatement de violences dans la plupart des métropoles britanniques a donné un nouvel écho aux propos du journaliste. Le fossé qui s’est creusé ces dernières années entre les franges les plus riches et les plus pauvres de la société n’en est devenu que plus saillant.

 

 

Le séisme traverse la Manche et atteint les côtes allemandes

 

Le 14 août, c’est donc Frank Schirrmacher qui reprend les mots de Charles Moore dans le quotidien FAZ. A son tour, l’éditorialiste pose la question qui fâche : « la gauche a-t-elle raison ? ». Avant de reprendre les mots du journaliste britannique quant au traumatisme créé par le comportement des acteurs du secteur financier. Cette prise de parole sonne comme un acte de repentance. Est-ce une façon de reconnaître ses erreurs en public ? On observe la prise de conscience des conséquences néfastes de la gestion néo-libérale, lancée en Europe avec l’arrivée au pouvoir de la Dame de fer en 1979.




C'est par le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) que la polémique sur la crise des valeurs conservatrices a été relayée en Allemagne. L'un des directeurs de publication, Frank Schirrmacher, est celui qui reprend les mots du conservateur britannique Charles Moore.

 

C’est le signe que le malaise grandit petit à petit autour des défenseurs du dogme néo-libéral. Pour le lecteur avisé, cette révélation dont témoigne l’éditorialiste et directeur de publication du quotidien FAZ ne paraît que plus trompeur. Pour l’observateur ne partageant pas au départ les idées de ces deux éditorialistes, ces aveux ressemblent davantage à un réveil très tardif : ces conservateurs auraient-ils brutalement ouvert les yeux face à la crise planant au-dessus de nos sociétés ? Dans ces circonstances, l’acte de repentance en public n’a que peu de valeur et l'automutilation reste sans effet. Il n'est donc pas étonnant que la plupart des commentateurs, de droite comme de gauche, aient désapprouvé les propos de M. Schirrmacher.

 

 

 

Des critiques sévères s’élèvent dans le camp de la Chancelière

 

Alors que la scène médiatique s’agite en cette fin d’été, les politiques semblent progressivement prendre le relais, au premier rang desquels, les membres de la CDU – c’est Erwin Teufel qui a ouvert le bal. Avant le naufrage, est-ce le dernier sursaut des apôtres du conservatisme ?




On vacille sous le feu des critiques à la Konrad-Adenauer-Haus, le QG de la CDU.
Crédit photo : sporst


Chaque jour, la politique de la Chancelière se fait attaquer par les membres de son propre camp. Dans une interview donnée le 25 juillet au magazine Internationale Politik, Helmut Kohl (CDU) qualifie la politique étrangère allemande actuelle « d’imprévisible » (unberechenbar). Le terme employé par l’ancien Chancelier sonne d’autant plus fort que la ligne de conduite de la politique étrangère allemande depuis 1945 est basée sur deux notions : « fiable » et « prévisible » (« zuverlässig und berechenbar »). M. Kohl n’a pas choisi les mots au hasard, bien au contraire.




Le Président de la République fédérale, Christian Wulff, a critiqué indirectement la politique d'Angela Merkel.
Crédit photo : European Parliament

Un jour auparavant, c’est le Président de la République fédérale, Christian Wulff, lui aussi membre du parti chrétien-démocrate, qui s’en ait pris à la gestion de la crise de l’Euro par les États européens et la Banque centrale européenne (BCE). Celui-ci a qualifié cette gestion de « juridiquement doutable », reprochant à la BCE d’avoir racheté les emprunts de certains États tels la Grèce ou l’Espagne. Encensé par les uns, vigoureusement critiqué par les autres, les propos tenus par M. Wulff sont le signe de la pagaille régnant au sein du parti majoritaire.




Selon Ruprecht Polenz (CDU), l'Allemagne a énormément profité du marché commun européen. En contrepartie, il faut savoir être solidaire dans les moments difficiles, un discours qui détonne au sein de la CDU.
Crédit photo : New America Foundation

Interviewé par la radio Deutschlandfunk, Rupprecht Polenz (CDU), Président de la commission « Affaires Étrangères » au Bundestag, a déploré vendredi 26 août les décisions de politique étrangère prises par la coalition noir-jaune, notamment à propos de la Libye. Si ses propos n’ont pas été aussi forts que ceux de l’ancien Chancelier Helmut Kohl, M. Polenz a ensuite insisté sur un autre point délicat de l’actualité : la crise de la zone Euro. Selon lui, il faut reconnaître le « bénéfice dont tire la République fédérale du marché commun européen et de la zone euro ». Toujours selon M. Polenz, « les gens comprendront qu’il est dans l’intérêt de l’Allemagne d’investir dans le sauvetage de la Grèce ». Une voix largement dissonante par rapport à ce que l’on entend de la part du gouvernement.

 

 

Le glas de 30 ans de néo-libéralisme ?

 

Quoi qu’il en soit, chacun semble s’accorder sur une chose : il y a beaucoup à critiquer chez la Chancelière. Si celle-ci est attaquée de toute part, on constate que la CDU semble avoir également « perdu le cap », comme l’indique Helmut Kohl. L’unité ne sera donc pas le mot de l’année pour le parti chrétien-démocrate. Mais avec le recul et eu égard aux interventions de MM. Moore, Teufel et Schirrmacher, c’est l’ensemble du dogme conservateur version « néo-libérale » qui vacille depuis l’aggravation de la crise de la dette souveraine. Avec davantage de recul, on se demande ce qu’ont apporté ces prises de parole. La Chancelière maintient coûte que coûte le refus des Eurobonds. Une position qu’elle sera sans doute appelée à changer dans les semaines qui viennent, un argument supplémentaire pour tous ceux qui constatent l’effritement de la crédibilité de la coalition noir-jaune.

 

 

 

Alban Genty

30.08.2011

 

 

 

[1] « Teufel » signifie « diable » en allemand.








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