
2+ 1 p’tits Germains
Bénie soit la quinzaine cinématographique. Deux quadra allemands passés à la réalisation long-métrage nous offrent deux films épatants: Der Lebensversicherer de Bülent Akinci trimballant sa fiction dans l’univers autoroutier, et Maßgeschneiderte Träume de Marco Wilms en vadrouille de Bangkok à Helsinki.
Ces deux films partagent une qualité rare et pourtant bien au cœur du cinéma d’auteur : un talent à créer – à travers une esthétique, ou un personnage - un univers unique et inoubliable. Naturellement ils ne se ressemblent pas. Le « Tailor » du Bollywood docu-drama de Wilms est un septuagénaire indien qui se met en caboche de visiter l’Europe dans l’espoir d’y revoir ses fidèles clients, d’en dégoter de nouveaux et pourquoi pas - de trouver l’Amour. Un brin cabotin, chapeau mou et lunettes noires, notre énergumène égraine les rencontres – succès et déceptions – et nous emmène dans un bien étrange voyage au bout de ses rêves. Grand fan de cinéma, Issar s’était toujours fantasmé star bollywoodienne. A grand renfort d’images d’archives et de tubes Bollywood des années 60, Wilms lui donne joliment la vedette de son film. Le voyage d’Issar n’est pas tout rose. Qu’importe, le rêve est exaucé.
Première le 7 décembre, au Hackesche Höfe 1 à 20h.
Le Lebenversicherer est également un doux barjo, celui-ci de pure fiction (quoique bien documentée : Akinci a un passé de démarcheur). Buckhard Wagner (Jens Harze) est assureur de grands chemins. Domicile : sa Volvo. Son terrain d’action : les aires d’autoroutes, où il s’applique avec un méthodisme quasi désespéré à vendre ses assurances vie à des routiers qui n’en n'ont pas les moyens. Mission : amasser suffisamment de contrats pour assurer un avenir à sa famille. Mais Wagner s’enlise. Jusqu’au jour où il rencontre la gérante de motel Carolin, une âme solitaire comme lui. Harze incarne le désoeuvrement de son personnage avec une grâce inquiétante (son rire névropathe fait mouche). Akinci excelle à recréer l’atmosphère irréelle, claustrophobe et désolée de l’univers autoroutier – la nuit, la pluie, la lumière artificielle des phares des voitures, celle des néons des cafeterias. Voilà un réalisateur capable d’assumer ses origines (turques) sans s'enferrer dans les Turkisch-eries à la mode de Fatih Akin et autre "Kebab Connection". Loin du multikulti de mise, ce film unique et inclassable mérite toutes les récompenses à commencer par le Prix franco-allemand « Dialogue en perspective » à la Berlinale 2006.
Qui dit original n’implique pas réussi, comme en témoigne Der die Tollkirsche Ausgräbt, le premier essai à la réalisation de la star allemande Franka Potente. Un film certes remarquable par son format (40 minutes), la charmante désuétude du muet et un scénario des plus farfelus. Un punk d’aujourd’hui se retrouve au beau milieu d’un mélo des années 1920 et s’éprend de la charmante Cécilie, pourtant promise à l’un de ses contemporains. On sera gré à Potente de ne pas céder aux canons de son Hollywood d’adoption et de ne manquer ni d’originalité ni d’un certain culot. Mais jouant la carte de la parodie à outrance, des anachronismes sentimentaux, musicaux et vestimentaires, cet ovni cinématographique ennuie plus qu’il n’amuse ou même ne charme. Le film également sélectionné à la dernière Berlinale (dans ladite catégorie «Dialogue en perspective») n’avait pas attiré les foules et guère enthousiasmé la critique. Que cette excentricité de star trouve aujourd’hui à être distribuée sur les écrans berlinois est pour le moins surprenant. Un gros flop au petit royaume des jeunes films allemands.
Nadja Vancauwenberghe