

Le 28 novembre 2011 au soir, le « Castor » a enfin atteint Gorleben (Basse-Saxe). Le convoi de déchets radioactifs était parti de l’usine de retraitement de déchets nucléaire de La Hague (Normandie), cinq jours auparavant. Ce 13ème « Castor » qui a été le plus long et le plus coûteux, du fait des opposants devrait être le dernier convoi de ce genre. Cette année encore les activistes anti-nucléaires ont manifesté énergiquement le long du trajet. Les actions ont rassemblé des milliers de militants opposés à l’atome engendrant des confrontations assez rudes avec les forces de l’ordre et provoquant un début de polémique sur la légitimité de telles actions. Dans un contexte de sortie du nucléaire, un paradoxe en apparence.

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 Le trajet du Castor de La Hague jusqu'à Gorleben
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Castor ? Cherche pas t’as tort.
Pourquoi en ces frisquettes journées automnales ces manifestants équipés de couvertures de survie et de gros pulls sont-ils venus cette année encore par milliers se coucher sur les rails, se prendre du gaz lacrymogène plein les yeux, des jets de canons à eau et se confronter à des charges de police ? Lorsqu’on leur pose la question, la réponse est unanime : « nous ne croyons pas le gouvernement !». Un groupe de militants anti-castor explique leurs revendications sur le site castor-schottern.net, schottern signifiant « empierrer » les rails pour bloquer l’avancée du train. Dans les faits la technique peut consister tant à empierrer les rails qu'à "dépierrer" ceux-ci : en ôtant caillou par caillou les ballast sur lesquels reposent les rails, les militants rendent la voie ferrée impraticable. Selon eux, la décision allemande de sortir du nucléaire est positive, mais aucun réel ajustement sur la politique énergétique n’a été effectué. Ils refusent par exemple de voir s’ouvrir en contrepartie de nouvelles centrales à charbon, néfastes pour le réchauffement climatique. Par ailleurs, les militants déplorent que malgré la décision de sortie du nucléaire, les centrales les plus modernes devraient encore fonctionner une dizaine d’années.

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 Face-à-face tendu dans la forêt entre activistes anti-Castor et forces de l'ordre.
photo : libertinus
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Continuer à manifester contre le Castor c'est donc affirmer qu’il ne peut "pas y avoir de demi-mesures". Les militants réclament une sortie au niveau mondial car "les désastres de Tchernobyl ou Fukushima ont bien montré que le risque nucléaire ne connaît pas de frontières". Le "double discours" de l’Allemagne, qui malgré la volonté de ne pas prolonger la durée de vie de ses centrales continue à exporter des technologies nucléaires vers le Brésil et à accueillir à Gronau (Rhénanie du Nord-Westphalie) une usine britannique (Urenco) d’enrichissement d’uranium est dénoncé. Les activistes appellent à une "gestion décentralisée et davantage démocratique" de l’énergie.

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 une affiche anti-Castor, "Gorleben doit vivre", avec la croix jaune, symbole de la lutte contre le "Tchernobyl roulant".
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Les manifestations rappellent aussi l’inquiétude des populations vis-à-vis du problème irrésolu des déchets nucléaires. Depuis les années 70, les habitants des alentours de Gorleben se sont mobilisés pour exprimer leur inquiétude de voir enterrer des déchets hautement radioactifs dans des mines de sel. « Si les mines de sel fuient, cela s’écoulera directement dans l’Elbe et remontera jusqu’à moi » s’alarme un manifestant de 48 ans à Dannenberg (Basse-Saxe), « Je veux assurer mon futur ». Personne n'a réellement pensé pouvoir arrêter le train, mais c’est une manière de dire que le combat contre le nucléaire n’est pas fini, un moyen (efficace?) de sensibiliser l'opinion publique.



« Il n’y a pas de tabou »
Gorleben, le site où les déchets nucléaires en question doivent être enterrés, fait débat. Selon le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le ministre de l’environnement Norbert Röttgen (CDU) assure vouloir repartir à zéro. Il souhaite organiser des concertations concernant le site d'enfouissement des déchets nucléaires en réunissant des représentants fédéraux et des représentants des différents Länder. « C’est une volonté d’éblouissement », répond Jens Magerl, membre du groupe Anti-Castor, car « au même moment, les pelleteuses travaillent déjà à Gorleben » assure-t-il. « Il n’y a pas de tabou » a déclaré M. Röttgen, qui veut plus de transparence au cours du nouveau processus de recherche, qui impliquerait davantage les citoyens et les scientifiques.
Mais le ministre ne précise pas la durée de ce processus de concertation ni le coût du choix d’un autre emplacement que Gorleben. Toujours selon le FAZ, L’exploration du site a déjà coûté 1,6 millions d’euros. « Au final, le résultat ne satisfera certainement pas les personnes immédiatement concernées » explique le ministre de l’environnement, mais il espère que ce processus lui donnera une "meilleure légitimité". Le ministre-président du Bade-Wurtemberg , Winfried Kretschmann (Vert) est d’accord avec la nécessité de trouver un consensus national.
L’eurodéputée verte Rebecca Harms pense que ce consensus doit être plus « que la simple continuation des travaux dans les mines de sel de Gorleben, agrémentée d’un examen superficiel d’autres localisations ». Pour sa part, le groupe SPD du Bundestag a appelé M. Röttgen à d’abord « montrer l’exemple en arrêtant les explorations à Gorleben ». Parmi les différents emplacements possibles, on a localisé d’autres gisements de sel en Basse-Saxe, des puits de glaise dans le Bade-Bade-Wurtemberg et en Basse-Saxe et des dépôts de granit en Bavière et en Saxe.

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 Un wagon du Castor pris par une caméra thermique, attestant de la chaleur dégagée des conteneurs contenant les déchets radioactifs.
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Pour son dernier trajet, le Castor a pris un retard important dû à la résistance acharnée des militants anti-nucléaires contre des policiers présent eux aussi en grand nombre (19 000). Mais c’est également à cause de la présence d’un invité inattendu, le vent, qui gêne le déchargement des trains pour effectuer la dernière partie du trajet en camion jusqu’à Gorleben.
Quelles limites en démocratie à l'action militante ?
Claudia Roth, responsable fédérale des Verts a profité du congrès des Verts qui se tenait à Kiel (Schleswig-Holstein) pour qualifier le 27 novembre l'action de la police, alors que le convoi était encore en route, "d'agression à la démocratie".
Rainer Wendt, Chef du syndicat allemand de la police a réagit vivement dans le „Neue Osnabrücker Zeitung“ en estimant que "quelqu'un qui dénigre une intervention légitime de la police en la qualifiant d'agression à la démocratie, n'a pas compris notre démocratie". Le syndicaliste demandant même la démission de Mme Roth.

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 Volker Kauder avec Angela Merkel (photo : CDU)
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Dans la même veine Volker Kauder président du groupe parlementaire CDU/CSU a jugé que de nombreuses actions des anti-castor "relèvent de la justice" et que si les Verts ne se distanciaient pas de ces activistes, ils ne feraient que montrer "qu'ils n'ont toujours pas atterri dans la réalité". De quoi relancer le débat sur la "Regierungsfähigkeit" (l'aptitude à être un parti de gouvernement des Verts). Une question qui plusieurs années après la coalition fédérale SPD-Verts et quelques mois après l'élection du premier ministre-président vert (Winfried Kretschmann dans le Bade-Wurtemberg) semblait réglée.
Dans un contexte où le référendum justement dans le Bade-Wurtemberg le 27 novembre sur le projet ferroviaire Stuttgart 21 a dégagé une large majorité favorable à la poursuite des travaux, c'est la légitimité d'actions énergiques d'activistes qui peut être mise en cause. Pour beaucoup le fait que 58,8% des électeurs se soient exprimés pour le maintien du très controversé projet S21 est une délégitimation rétrospective des actions menées depuis des mois par des militants très engagés...mais visiblement minoritaires dans la population.
Loïc Boissieu + R.P.G.
27.11.2011

Qu'est-ce que le Castor?
Le nom de CASTOR vient de l’anglais Cask for Storage and Transport Of Radioactive material (tonneau de stockage et de transport de matériel radioactif). Cela désigne les conteneurs dans lesquels sont rangés les déchets nucléaires retraités.
C’est désormais l'ensemble du convoi qui est appelé le Castor . Il rapporte des déchets nucléaires en Allemagne suite à leur retraitement dans l’usine AREVA de La Hague (Basse Normandie). Retraiter des combustibles nucléaires consiste à séparer des éléments réutilisables, comme l'uranium et le plutonium des déchets ultimes (encore hautement radioactifs). L’usine de retraitement de combustibles irradiés de La Hague a été ouverte en 1965. Le voyage du Castor se termine dans le Nord-Ouest de l’Allemagne, dans un centre de stockage temporaire à Gorleben (Basse-Saxe).
Cette année marque la fin de ce trafic, c’est le dernier retour de déchets hautement radioactifs à destination de l’Allemagne. Par la suite, des déchets dits de « moyenne activité » continueront à faire le trajet. Les autorités allemandes souhaitent stocker ces déchets dans un gisement de sel, situé à Gorleben, à 500 mètres de profondeur. Mais depuis les années 1970, la population tente de résister à ce projet.
L’entreprise Areva assure que le transport des déchets est entièrement sécurisé. Les déchets sont encore fortement radioactifs, mais les techniques de vitrification et de confinement dans les Castors permettraient d’éviter tout danger. L’activité globale des déchets transportés lors du convoi est de 3756 petabecquerels (PBq), un niveau supérieur à la radioactivité libérée lors des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Les militants anti-nucléaire surnomment le Castor le « Tchernobyl roulant ».
L.B. |
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