Cela devient un poncif : Berlin se normalise. Si la capitale demeure un livre d'histoire du 20ème Siècle grandeur nature, les traces tendent à s'estomper. La force de la pression foncière aidant, les façades polychromes ressemblant toujours plus à un décor de carton pâte en mode Salzbourg. Les friches urbaines se raréfient, et à grands coups d'immeubles flambant neufs ("cages à bobo" pour certains) la ville se densifie. L'explosion touristique draine son flot d'enseignes connues banalisant d'autant le paysage urbain. Le souhait d'utiliser les crédits européens autant que la pseudo-nécessité de sécuriser des rues déjà parmi les plus sûres du monde, uniformisent une voirie qui se rapproche chaque jour un peu plus de playmobiland. Les tristes cohortes de chemises blanches de l'Ordnungsamt (équivalent local des français "contractuels") étendent progressivement leur territoire d’errance à de nouveaux quartiers pour le désagrément de tous sans qu'aucune nécessité ne le justifie.
Les édiles de cette ville semblent l'oublier : Berlin est laide et c'est très bien comme ça! La capitale fédérale ne rivalisera jamais dans un concours de beauté avec Florence, Barcelone, Paris ou même Ratisbonne. Son attractivité est ailleurs : la liberté qui s'y épanouit, l'anarchie douce qui la définit, la diversité, en un mot : le désordre...empreint toutefois d'une certaine "deutsche vita" de bon aloi.
La dernière chose au monde dont ce pays et sa capitale ait besoin c'est bien d'ordre. Sans vouloir être désobligeant l'ordre, ici, on a donné, on a vu. Mais ce point de vue est loin de faire l'unanimité. Et pour l'heure, soyons réaliste la standardisation de Berlin se poursuit. De tout Berlin? Non! Un espace d'irréductibles libertaires résiste. Ce lieu ô combien symbolique c'est Mauerpark, le parc du mur, lové entre l'Est et l'Ouest un peu comme la Potsdamer Platz dans un autre genre. Mais ici pas de gratte ciel, ni de centres commerciaux. Juste une pelouse pelée parsemée de poubelles en lieu et place de l'ancien champs de mines frontalier. De rares peupliers et bouleaux. Une pente artificielle adossée à un stade (idéale pour la luge par temps de neige), un amphithéâtre sommaire et un marché au puce dominical qui semaine après semaine ne cesse d'enfler. Entre barbecue et karaoké géant, bronzage et happening c'est un petit peu Woodstock tous les dimanches. On en oublierait presque les ensembles immobiliers en construction qui mangent l'horizon immédiat. Un leurre? Une réserve d'Indiens? Peut être, en attendant c'est là que Berlinois de longue date, d'adoption ou de passage se retrouvent pour faire vivre le dimanche venu tranquillement un rêve postmoderne de liberté fantasmée et magnifiée.
À cet espace temps abondamment photographié il manquait peut être le témoignage en mouvement que constitue un documentaire, c'est désormais chose faite.

Du Niemand's Land au karaoké géant
Mauerpark est donc le symbole d'une alternative. Autrefois nommé le "Niemand's Land" (le pays de personne), lorsque le Mur séparait ici le quartier de Prenzlauer Berg à l'Est de celui de Wedding à l'Ouest, le lieu serait aujourd'hui plutôt "le pays de tout le monde" . Le weekend, un hédonisme bigarré s'impose. Que l'on veuille s'exercer au street art, au basketball ou encore à la musique, chacun peut être acteur.


Le documentaire de Dennis Karsten a été réalisé en été 2009, vingt ans après la chute du mur, dans une période où le Mauerpark était déjà menacé par des projets de construction. Cependant, le réalisateur ne se veut pas donneur de leçons. Il interroge ceux qui se sentent le plus concerné par l'avenir du parc : ceux qui le hantent. Ces gens qui aiment passer une heure, une journée voire davantage dans cette grande aire festive. Les profils sont variés et hauts en couleurs, allant du guitariste israélien fuyant un pays "trop patriotique" au professeur diplômé de Munich jonglant au milieu de la foule, ou encore Frank, retraité sexagénaire qui apprécie les bains de soleil quasi nu. On croise aussi Joe, organisateur irlandais du karaoké, des agents de nettoyage, ou encore les responsables du site Internet Fuckforforest.

Une alternative au quotidien morose

Les témoignages des inconditionnels du lieu soulignent combien le parc est important à leur yeux, que ce soit pour exprimer sa créativité ou bien pour vivre pleinement dans l'instant présent. La fuite d'une vie passée, souvent morose, les a poussé à se rencontrer ici. Pas de querelle sur les apparences ni les origines, tout le monde est bienvenu pour pratiquer ce qu'il veut, même si cela provoque des incidents (incendies, détritus) et justifie des patrouilles de police plus régulières. En outre, des interrogations persistent quant au futur, notamment avec le projet de la société immobilière Vivico, propriétaire de la zone où se situe le marché aux puces, qui veut transformer certaines parcelles de terrain en lieux de résidence. Pour les protagonistes l'enjeu semble grave : Ce serait une perte d'identité de Berlin. Munich jugé trop lisse joue le rôle de repoussoir. Il en irait de l'âme de la capitale. Ces jouisseurs souhaitent continuer à rêver sous le soleil, à échanger de façon passionnée, à chanter en symbiose avec un public toujours réceptif.

Le film en lui-même est une ode au présent. Une lettre d'amour au bonheur de vivre. Le montage alterne entrevues intimistes et plan large. L'entremise des vues d'ensemble et des arrêts de caméra sur une personne, diffuse avec efficacité le message donné par le réalisateur : une mosaïque cohérente. L'Histoire s'efface momentanément pour laisser place à la réjouissance de l'instant.
Pour comprendre le fantasme ou la réalité de Berlin, Mauerpark : The Movie ne peut pas nuire. Le film connaît une diffusion incertaine, l'occasion de le voir dans la plus petite salle de la capitale, dans un cinéma à peine plus grand que votre salon à proximité immédiate du parc ne peut que faire sens.

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Rémi Nasilowski + Régis Présent-Griot
07/07/11
Projection du long métrage au Lichtblick-Kino (Kastanienallee 77, 10435 Berlin) jusqu'à Mercredi 13 juillet.

| (1) Dennis Karsten est né en 1966 à Bruxelles. |
| Après des études en arts appliqués au Goldsmith's College de Londres, il a travaillé dans de nombreuses maisons de post-production à Londres et Hambourg en tant qu'assistant technique. |
| Entre 1996 et 1997 il a été directeur du studio de post-production Cebra Film sur Hambourg. A partir de 1998 il deviendra éditeur de films publicitaires et en 2002 réalisateur de clips vidéo. |
| Actuellement, Dennis Karsten vit et travaille à Berlin. |