

La cérémonie annuelle de remise des Bambis est une sorte d'OVNI de la République fédérale, difficilement compréhensible pour un observateur extérieur. Cette année, de Justin Bieber à Helmut Schmidt en passant par Lady Gaga, l'éventail des invités était une fois de plus impressionnant. Mais c'est sans contexte le rappeur Bushido qui a défrayé la chronique, pour beaucoup il n'aurait pas mérité la petite statue du fait de propos sexistes et homophobes tenus auparavant.
Depuis 1948, une fois par an, un des plus gros groupes allemands de média , Hubert Burda Media*, organise une soirée retransmise par la première chaîne publique (ARD). Les organisateurs expliquent qu'il s'agit de récompenser "les personnes qui avec vision et créativité ont, au cours de l'année, particulièrement touché et enthousiasmé le public allemand". Le côté vague des critères laisse la part belle à l'arbitraire. D'autant plus que le jury censé désigner les heureux élus n'a qu'une légitimité relative, puisqu'il est composé d'Hubert Burda (l'héritier de l'empire médiatique) et des rédacteurs en chefs des différents magazines du groupe. Pêle-mêle furent donc distingués un vieux chancelier au phénix des sondages, une chanteuse aveugle, un rappeur repenti et intégré, des bénévoles humanitaires, une vedette américaine polymorphe...

Les politiques auront retenu la prestation de l'ancien chancelier Schmidt qui sans cigarette mais en fauteuil roulant a rappelé l'importance d'un renforcement de l'Europe et de relations étroites pour l'Allemagne avec ses voisins "qui seront toujours là à la fin du 21ème Siècle. Comme il y a mille ans". Le vieil homme de 92 ans a rappelé aux oublieux de la géographie que "l'Allemagne est le pays d'Europe frontalier ayant le plus d'états voisins."
Les observateurs se seront amusés de voir l'actrice américaine Gwyneth Paltrow dans une robe de sirène émeraude s'accroupir entre les tables afin d'attendre son tour pour s'être levée trop tôt.
Un vrai spectacle de variétés : gaffes, paillettes, et géopolitique...
Le très mignon Tim Bendzko, chanteur compositeur à succès à l'air très juvénile, a surpris quand il a confié vouloir exposer son Bambi dans ses toilettes.

Quant à Karl Lagerfeld, le plus parisien des Allemands, il aura mis les rieurs de son côté en présentant Lady Gaga qui devait se produire dans une voiture-piano inédite. Rappelant qu'elle avait commencé comme Berlusconi dans un piano bar, il s'est dit sûr qu'elle finirait de façon moins sinistre.
Même si la cérémonie a par le passé plusieurs fois honoré l'acteur français Jean Marais, cette année pas de Français au palmarès. En revanche un demi-Tunisien (par le père) a retenu l'attention de tous : Le rappeur Bushido**, qui devait être récompensé d'un "Bambi intégration". Ce qui ailleurs pourrait être pris pour une joyeuse et kitch bouffonnerie télévisée est semble-t-il pris très au sérieux dans la République fédérale.
Du fait de ses propos passés jugés homophobes et sexistes, un mouvement plus ou moins spontané est même apparu pour s'indigner du fait que cette distinction honore le controversé rappeur. Qui a dit que les Allemands étaient difficiles à mobiliser? Le Franco-Allemand Stéphane Hessel peut être content. Sauf qu'ici ce n'est pas pour un monde plus juste, un contrôle des paradis fiscaux ou même pour l'instauration d'un salaire minimum que les internautes allemands se sont indignés. Si dans l'après midi précédent l'émission il n'étaient "que" 7 000 à se prononcer sur une page Facebook*** dédiée contre cette nomination, en fin de soirée ils étaient plus du double! peut être un effet de la pleine Lune dans le ciel clair au dessus du pays ce soir là?
Las, les organisateurs ne se sont pas laissés impressionner et le Tuniso-allemand de 33 ans a bien reçu sa statuette. La cause était pourtant importante puisque même des politiques se sont prononcés. La responsable fédérale des Verts, Claudia Roth, a ainsi trouvé le temps et la motivation pour se fendre d'un communiqué de presse expliquant qu'elle trouvait Bushido "indigne d'un prix". Même le Parti des pirates a exprimé sa réprobation. Un autre Vert, Volker Beck, responsable du groupe parlementaire et par ailleurs homosexuel déclaré, a estimé que "celui qui propage des propos homophobes et sexistes n'a pas mérité un prix distinguant une intégration aboutie". Le député a expliqué qu'il n'avait pas connaissance que le rappeur se soit distancé de ses "propos méprisants".

Et en effet un fois sur scène Bushido même s'il a reconnu avoir "appris" que ce qu'il avait "pu dire était faux", n'a pas vraiment fait repentance, ni présenté ses excuses. Dans un laïus dépassant largement les 90 secondes prévues, le rappeur s'est lancé dans un discours nébuleux**** et long où il était difficile de distinguer un embryon d'articulation. Comme quoi cela peut parfois servir d'aller un peu longtemps à l'école, ne serait-ce que pour avoir quelques notions de rhétorique.
Peter Plate, compositeur au sein du duo Rosenstolz ne s'est pas montré magnanime. En tant qu'homosexuel déclaré, il aurait eu beau jeu de prendre la chose de haut et de se montrer clément pour ce qui pourrait être assimilé 'à des erreurs de jeunesses (réflexions homophobes...). Tel ne fut pas le cas. Le musicien a jugé sur scène "pas correct" que Bushido soit récompensé.
Il y a quatre ans déjà un autre récompensé par un cervidé doré avait déclenché certaines réprobations sans pour autant déchaîner tant de passions, il s'agissait de l'acteur américain Tom Cruise par ailleurs membre de la Scientologie.
Bushido n'a fait que revivre ce qu'à récemment traversé le groupe français Sexion d'Assaut ou auparavant l'Américain Eminem. La confrontation entre des valeurs "bourgeoises" et matures de tolérance, de parité des genres et des références de jeunes hommes, évoluant dans un univers de "potes" peu rompus aux contacts féminins. Des adolescents mal dégrossis dans une insécurité sociale et identitaire, recyclant des archaïsmes à la sauce hip-hop comme une affirmation incantatoire d'une virilité encore vacillante.
Au delà du cas Bushido ce qui peut être riche d'enseignement c'est tout d'abord la fixette allemande pour les récompenses, certes les Oscars et les Césars sont là pour témoigner que les Allemands n'ont pas le monopole des breloques dorées mais dans ces deux derniers exemples ce sont de larges collèges de professionnels qui distinguent leurs paires. On est loin du conciliabule d'employés autour du patron Burda.
Puis aussi alors que le Bundestag vient de recaler la loi sur la double nationalité, cela rappelle que les sociétés française et allemande bien que riches en similitudes restent très différentes surtout dans leurs manières d'aborder l'intégration. Difficile en effet d'imaginer Joey Starr venir chercher un "Bambi de l'intégration" ...
R.P.G.
*Hubert Burda Media avec plus de 7 000 employés est notamment l'éditeur de Bunte, Focus mais aussi des versions allemandes de Elle et Playboy.
**"Bushido" en japonais signifie le "chemin des guerriers"
***Ici le lien vers la page "pas de Bambi pour Bushido" : www.facebook.com/pages/Kein-Bambi-f%C3%BCr-Bushido/145045562261978 avec près de 16 000 "aimeurs"pour rappel la page Facebook de La Gazette ne réunit encore que 3 800 personnes.
****Le journaliste médias Stefan Niggemeier a fait l'effort dans la soirée de retranscrire la prose improvisée de Bushido lors de la remise de la récompense, les germanophones apprécieront, c'est édifiant : www.stefan-niggemeier.de/blog/bushido-spricht-klartext/
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oui, enfin le kitch n'est pas non plus le monopole de la télévision allemande! Vous devriez regarder la télé française + souvent!