

« Une semaine. Pas plus. Il a fallu une semaine pour que les ennuis commencent… », se lamente intérieurement Monique en regardant Bernd discuter âprement avec les voisins du dessous. De temps en temps, il lui jette des regards alarmistes. Elle entend plusieurs fois un mot étrange traverser la conversation : A chaque fois, il semble que les épaules de son mari se voûtent un peu plus. Silence. Il se tourne vers elle :
- Bon… Il semblerait qu’il n’y ait pas de doute. Cela vient bien de chez nous...
Tous les quatre se dirigent vers l’épicentre présumé : la salle de bains. En apparence, tout semble normal, si ce n’est l’air humide qui a envahi toute la pièce, mais que Monique attribue à l’atmosphère normale d’une salle de bains. Bernd et le voisin inspectent chacun leur tour les murs et la baignoire. Les deux femmes en retrait concèdent de bon gré les prérogatives aux deux spécialistes autoproclamés. « Bingo ! », s’écrit Bernd qui aperçoit en premier la tâche dans un coin inaccessible de la baignoire ; une tâche noire, que l’on aurait pu prendre à première vue pour une ombre épaisse. A l’aide d’un couteau, le bras étiré dans l’espace exigu, il se met à en gratter la surface et à en extraire une matière ductile et repoussante, apparemment composée de mousse, d’un lichen rare, et d’une algue mangeuse de mastic. Il s’en dégage une odeur nauséabonde. Monique ne peut réprimer une vague de nausée, alors que les deux hommes absorbés agitent devant leurs yeux la texture organique.
Déterminés, ils se rendent ensemble chez les voisins. Leur chambre se situe exactement sous la salle de bain de Monique et de Bernd. Sans un mot, l’homme désigne le plafond : une tâche gigantesque, ramifiée, fractale vaseuse, parsemée de tumeurs spongieuses gonfle la peinture et le plâtre. Des gouttes tombent lentement, inlassablement sur le plancher boursouflé et sur leur lit, maculé de l’envahissante matière verdâtre. Monique ne peut s’empêcher de penser aux grottes d’Ardèche, aux stalactites monumentaux formés par l’écoulement patient de ces même gouttes, tandis que Bernd pousse un soupir appréciateur devant l’étendue des dégâts. La discussion reprend. Monique n’y comprend rien, mais suit malgré tout des yeux chaque geste et toutes les démonstrations. Bernd se tourne alors à nouveau vers elle.
- Cela faisait deux semaines qu’ils étaient en vacances… Ils sont rentrés tout à l’heure. L’eau a eu le temps de s’infiltrer dans tout le plafond, lui explique-t-il l’air grave.
Elle s’attend à ce qu’il lui annonce bientôt qu’ils devront rejoindre le bunker le plus proche, que l’on a décrété le couvre-feu et rappelé les réservistes. Elle se figure déjà les radios scandant les unes après les autres des slogans paniqués : « Ne restez pas chez vous, l’eau a eu le temps de s’infiltrer dans tous les plafonds ! ».
Enfin, ils remontent chez eux accompagnés des voisins. Bernd continue de parler avec l’homme. Monique sent bien que la femme aimerait s’entretenir avec elle, mais ne sachant quoi dire (et surtout dans quelle langue), elles se jettent des regards timides et des sourires cordiaux. La voisine se tourne malgré tout vers elle et lui dit dans un français hésitant :
- Ne… vous… inquiétez pas. Il y a… Haftpflichtversicherung.
Monique s’apprête à sortir son mouchoir, car il semble que la voisine ait attrapé un mauvais rhume à cause de l’humidité, quand Bernd lui glisse rapidement dans l’oreille :
- C’est l’assurance... Elle devrait couvrir les dégâts.
Elle aimerait lui dire qu’elle avait compris. Elle a la désagréable sensation d’être un enfant sauvage ramené à la civilisation par le professeur Truffaut-Bernd. Les deux femmes s’échappent, s’improvisent mimes, basculent d’une langue à l’autre : tout pour échapper à la « souveraine » érudition de leurs maris et aux tâches de pétrole sur les murs. Bernd a étalé devant lui les polices d’assurances, les complémentaires, les contrats, la notice de la machine à café… La nuit va être longue pour au moins l’un des deux.
Et là on dit : Bonne lecture Bernd !
Paul-Flavien Enriquez-Sarano, sur une idée de Céline Figuière