La menthe qu’ils avaient plantée avait fini par pousser de l’autre côté du mur qui nous séparait de la bonne vieille pierre sèche de Bourgogne rude et rugueuse comme le climat.
Ces petites pousses innocentes avaient fini par transpercer cette ligne de démarcation culturelle. D’un côté, une famille algérienne de six enfants arrivée comme beaucoup d’autres de son pays fraîchement indépendant pour emboutir des autocuiseurs à la chaîne. De l’autre, des gens simples qui n’avaient jamais quitté leur village. Presque jamais. Les hommes avaient été envoyés « casser du fellagha » dans le Djebel, leur seul voyage jusqu’à présent. Pas facile pour mon père après deux ans et demi d’Algérie de voir à son retour « ces bougnoules débarquer. »
Mais pour moi, fils unique, ces voisins venus d’une autre planète allaient pendant longtemps être ma deuxième famille et mes compagnons de jeux. Je buvais du thé chez eux ; ils venaient jouer à la maison. Ma mère allait apprendre à faire le couscous devenu à la maison un plat traditionnel au même titre que le bœuf bourguignon ou la blanquette de veau.
L’été, le méchoui avait remplacé pour les fêtes en plein air le sanglier d’Obélix. Mustapha avait expliqué aux hommes qui cuisinaient une fois par an fiers comme Artaban comment faire cuire le mouton pendant des heures, comment préparer la farce qui le remplissait. Ce joyeux drille dont la descente était légendaire était un pilier de bistrot. Et quand on le traitait de « bicot » en lui donnant une tape amicale dans le dos, c’était toujours le sourire aux lèvres.
Les stigmates de la guerre d’Algérie n’ont jamais disparu chez cette génération qui a eu vingt ans dans les Aurès. Mais cette coexistence inhabituelle dans un petit village entre ses autochtones et une forte population immigrée n’a jamais posé de problèmes majeurs. On allait à l’école ensemble, on passait les week-end et les vacances ensemble. Ca n’était pas le paradis multiculturel dont rêvent certains, mais les pousses de menthe avaient fini par prendre racine.
A Berlin, en revanche, les murs restent pour elles infranchissables...
Pascal Thibaut