En Allemagne, la suspension de la conscription entrera en vigueur vendredi 1er juillet. En 55 ans, près de 8,5 millions d'Allemands ont été appelés sous les drapeaux. En 2011, la Bundeswehr resserre ses rangs mais compte encore sur 15 000 volontaires au service militaire. L'occasion de tester sa force de séduction.
Des petits soldats aux ordres d’un haut-gradé qui aboie. « Rampez dans la boue, curez les toilettes, tirez à la mitraillette, et plus vite que ça ! » Le cliché ne plaît pas à Uwe Nowitzki, lieutenant-colonel à la General von Zieten Kaserne de Beelitz, au sud de Berlin. « L’armée est un travail d’équipe, il faut poser des règles, se défend-il. Mais une fois sur le terrain, le lieutenant est dans la même situation que ses soldats. Si vous suiviez les compagnies, vous verriez que personne ne crie jamais. » Drapeau allemand sur les épaules et nom placardé en lettres majuscules sur la poitrine, quatre volontaires triés sur le volet par le service de presse de la Bundeswehr confirment : « A l'armée, il faut apprendre la discipline et l’obéissance, disent-ils. Sinon c’est relax ! A 16h30, on a fini notre journée. »
Sous ces airs de colonie de vacances, les poncifs ont la vie dure et la Bundeswehr va devoir redoubler d’efforts pour convaincre les jeunes de s’engager. La suspension du service militaire obligatoire sera effective à partir du 1er juillet ; depuis début mars déjà, aucun soldat ne peut plus être appelé contre sa volonté. Or « 40 % de la relève était habituellement issue du service militaire, estime Boris Nannt, lieutenant-colonel à Beelitz. Pour ne pas perdre ses effectifs, l’armée va donc organiser des journées portes ouvertes, proposer des stages, etc. » Selon l’agence de presse dapd, la République fédérale compte allouer « quelques centaines de millions d’euros » à un plan de revalorisation de la Bundeswehr. « Attraktivitätsprogramm. » Ou opération séduction.
Appel à 15 000 volontaires
De l’introduction du Wehrpflicht (en 1956) à 1960, plus de 250 000 hommes ont effectué leur service militaire en Allemagne chaque année. Mais à partir de 1961, les « objecteurs de conscience » ont été nombreux à préférer la voie civile, ramenant le nombre de conscrits à environ 70 000 par an à la fin des années 2000.

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 L'Allemagne aura compté près de 8,5 millions de conscrits depuis l'introduction du Wehrpflicht en 1956.
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La loi du 28 avril 2011 qui porte révision de la Bundeswehr (Wehrrechtsänderungsgesetz) mise désormais sur 15 000 volontaires au service militaire. Pour atteindre cet objectif, « il faut se demander comment rendre l’armée attractive, explique le lieutenant-colonel Nowitzki. Quelles perspectives de carrière offrir aux engagés ? Quel salaire ? »
A l’issue de la formation militaire initiale (temps réglementaire de 13 ans), les soldats diplômés du cycle secondaire ont déjà la possibilité de poursuivre leurs études aux Universités de la Bundeswehr, à Munich ou à Hambourg. « Ils peuvent ainsi obtenir une licence et un master reconnus dans le domaine civil, se félicite Uwe Nowitzki. Un soldat peut aussi passer son permis C (poids lourd) à l’armée, puis le revendiquer pour exercer un métier commercial à la sortie. C'est un exemple typique de l’attractivité de l’armée. »
A Beelitz pourtant, seuls 34 volontaires effectuaient leur service militaire début juin, contre 114 conscrits en janvier. Boris Nannt ne s’en inquiète pas : « Beelitz est proche de Potsdam et Berlin, deux villes qui offrent beaucoup d’opportunités à nos cinq bataillons logistiques. La suspension du service militaire n’entraînera pas de pénurie d’effectifs ici. » Preuve en est selon lui, la caserne attend 108 nouvelles recrues le 1er juillet : 8 engagés et 100 volontaires au service militaire. « Fin mai, l’armée allemande comptait déjà 9500 volontaires (sur une prévision de 15 000 en 2011), précise encore Uwe Nowitzki. Pour les engagés et les sous-officiers, ses besoins annuels respectifs étaient couverts à 78 et 68 %. »
Vers une armée de métier
De 250 000 soldats aujourd’hui, l’armée allemande passera à 185 000 hommes demain. Si le manque d'effectifs n'est donc visiblement pas à craindre à l’échelle nationale, dans le détail, les casernes les moins bien dotées risquent d’être délaissées. « On ne connaîtra les répercussions concrètes de la réforme sur les infrastructures militaires qu’en octobre, explique le commandant Boris Nannt. Une fois l’affectation des volontaires connue. »
« Et puis de toute façon, améliorer la carte des structures militaires garantira un niveau de qualification plus élevé », tranche le lieutenant-colonel Nowitzki. Car comme l'explique le site européen Bruxelles2.eu, « le raccourcissement de la durée de la conscription à six mois (le 1er juillet 2010) ne signifiait plus rien en termes opérationnels. Sans compter les coûts d’entraînement et de charges générales qui pesaient sur l’armée » (voir encadré).
L’objectif affiché de la réforme est donc de faire de la Bundeswehr une armée de métier. Les Allemands, eux, se méfient d’une dérive autoritaire de leurs militaires. A défaut d’une pléthore de volontaires, ils craignent de voir l’armée recruter parmi les « rebuts » de la société. « La plupart de nos soldats ont passé le diplôme de fin de lycée professionnel (Realschulabschluss), rétorque le commandant Boris Nannt. Ils s’engagent pour acquérir de l’expérience, pas pour faire "joujou" avec les armes. » Pour Uwe Nowitzki, « les volontaires font d'ailleurs du travail de meilleur qualité que les conscrits. Ils sont plus motivés ».

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 De gauche à droite : Falk Schmidt, Sebastian Spieβ, Joey Gienau, Lisa Münch
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« Oh mein Gott ! » Pas l'armée !
Dans la salle de conférence de la General von Zieten Kaserne, les quatre volontaires acquiescent en silence. Comme une preuve par l’exemple, ils sont souriants, calmes, diplômés. Loin des stéréotypes qui jouent de la mitraillette dans les séries télévisées. « En 10e classe (l’équivalent de la seconde) j’ai fait un stage de trois semaines à la Bundeswehr, raconte Falk Schmidt, 22 ans. A la fin de mes études, j’ai entamé une formation de droit privé qui ne m’a pas plu, donc j’ai choisi l’armée. » Une décision mûrement réfléchie, assumée. « Moi, en me racontant les bons souvenirs qu'il en a gardés, c’est mon père qui m’a donné envie d'essayer », explique Sebastian Spieβ, volontaire au service militaire. Le jeune homme n’a aucun regret : « C'est génial ici ! J’ai décidé de faire 8 mois supplémentaires ! »
Mais tant que le militaire n'aura pas bonne réputation dans l’opinion populaire, l’enthousiasme de quelques volontaires ne suffira pas à sauver la Bundeswehr. A 20 ans, Abitur en poche, Lisa Münch s’est engagée pour 9 ans dans l’une des cinq compagnies logistiques de Beelitz. « Mes amis ont trouvé ça cool, raconte-t-elle. Mais mes parents étaient plus partagés quand je leur ai annoncé la nouvelle… » Assis en face d’elle, Joey Gienau, 21 ans, hoche la tête : « Quand ma mère a su que je me portais volontaire, elle a crié : "Oh mein Gott !" Je lui ai expliqué que c’était une décision personnelle, que cela me permettrait de devenir médecin militaire, mais la pilule a eu beaucoup de mal à passer. »
A ces mots, le lieutenant-colonel Nowitzki sourit. Il se souvient, lui aussi : « J’ai été envoyé à Kaboul en juillet 2009, juste avant les commémorations du 11 septembre… Quand je suis rentré d’Afghanistan, ma mère de 82 ans m'a fait des reproches avant de m'ordonner : "Tu n’y retourneras jamais !" »
Marie Guitton
Le 27.06.2011

C’est ce que l’Allemagne devrait économiser chaque année grâce à la suspension de la conscription. L'information provient d'une note du ministère de la Défense que s'est procuré le Tagesspiegel l’année dernière, au moment où pleuvaient les mesures d’austérité budgétaire. En 2004, le président du comité de Défense au Parlement, Reinhold Robbe, avait pourtant estimé qu’une armée de métier reviendrait beaucoup plus cher que l’actuelle armée de réserve. En cause, le coût des campagnes publicitaires et autres investissements pour rendre attractive la Bundeswehr. Les économistes restent donc partagés. Karl-Theodor zu Guttenberg, lui, y croyait. Grand défenseur de la réforme, l'ancien ministre de la Défense a fixé l'année dernière à 8,3 milliards d’euros les économies que doit réaliser la Défense en cinq ans. La République fédérale prévoit en effet de ramener son déficit à 3 % du PIB d'ici à 2013, conformément au pacte de stabilité européen, et à 0,35 % du PIB d’ici à 2016, comme la Constitution allemande l'exige désormais. |