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« Dis, ce soir, tu fais quoi ? Je vais à une Vokü avec les potes, tu veux venir ? » Depuis plusieurs années, l’Allemagne alternative voit proliférer l’événement « Volksküche » – traduite littéralement « cuisine populaire ». Quelle réalité pour un phénomène déjà ancien ?


La Vokü, diminutif de Volksküche, écrite aussi Volxküche, autant d’appellations témoignant d’une volonté de revitaliser une idée déjà ancienne. Car si elle désigne aujourd’hui surtout une initiative de jeunes adultes, la Vokü a son histoire.

 

Dès le XIXème siècle, que ce soit aux Etats-Unis, au Canada ou en Europe, les soupes populaires se multiplient (« Suppenküche ») : distribuées aux pauvres, chômeurs ou sans-abris, l’esprit de départ est caritatif.

 

L’idée est alors étroitement liée au religieux. Elle est un exercice de la charité chrétienne. De même, du côté de la confession juive, le « Verein Berliner Volksküchen », fondé en 1866 par Lina Morgenstern en réaction à la guerre austro-prussienne par peur de la pauvreté qui menaçait le pays mais aussi des méfaits de l’urbanisation que connaissait Berlin à cette époque, en est l’une des premières initiatives marquantes.

 




Au début du XXème siècle et de la république de Weimar, l’idée se politise, notamment par l’intermédiaire des partis social-démocrate et communiste, qui l’associent à un point de vue socialiste et internationaliste : la solidarité de classe se substitue en quelque sorte à la charité chrétienne. Une telle initiative vise aussi la libération de la femme au foyer, car avec la Vokü, l’alimentation devient l’affaire de tout le prolétariat. Au début des années 1930, même le mouvement national-socialiste organise des Volksküche pour mobiliser les foules autour de lui.

 

L’Après-guerre est marqué par la naissance de la société de consommation, par la période des « Trente Glorieuses ». Puis, à partir des années 1960, en réponse à l’uniformisation des modes de vie – notamment d’approvisionnement et d’alimentation, conséquence du consumérisme en essor – la Vokü, déjà à gauche, est récupérée par la scène alternative, pour contrecarrer un système alimentaire encadré par les lois du marché. La pauvreté dont il est responsable n’est alors pas acceptable. Tout le monde dispose d’un droit de subvenir à ses besoins premiers. Par ailleurs, la Vokü, l’idée qu’elle véhicule d’une alimentation collectivement organisée – ou collectivisée – vise aussi la réintégration sociale des exclus.

 

 

La Vokü, ou la convivialité des commensaux.

 

 

De nos jours, la réalité Volksküche évolue. Il s’agit, dans des squats (Hausprojekte) ou dans des bars (Kneipe), de grands repas, sinon de « grosses bouffes » pour lesquelles on ne paye pas un prix fixe, mais une contribution volontaire ou « solidaire » (Spende ou encore Soli-Beitrag). Bien sûr, après avoir apprécié les repas, parfois particulièrement élaborés, il convient théoriquement de faire soi-même sa vaisselle : dans l’esprit d’un processus, d’un bout à l’autre, collectif et solidaire. A la Vokü, pas de faux-culs !

 





Le plus souvent, pas de viande, car la presque-règle, c’est la cuisine végétarienne, voire végétalienne – pas d’œufs, ni de lait. La Vokü doit rassembler, non pas exclure : elle doit être ouverte à tous. Les denrées utilisées sont parfois glanées à la fermeture des supermarchés, au lieu d’être jetées à la poubelle. Les idées de plats ne manquent pas : des diverses poêlées de pâtes et multiples légumes exotiques, aux salades de riz aux épices, en passant par toutes les possibilités de sauces, « Même un carnivore oublie qu’il mange végétalien tant les plats sont riches ! » s’exclame Frida, cuisinière d’une Vokü berlinoise. Bien sûr, des exceptions existent, par exemple à Berlin, où certaines Vokü sont carnivores.

 

Tout est fait pour créer une ambiance, pas vraiment une fête, plutôt un rassemblement d’individus de tout horizon, ou juste du voisinnage, autour d’un repas d’abord, mais parfois aussi de discussions, culturelles ou politiques, d’expositions, d’un film ou même de musique… et bien sûr, souvent d’une bière ! « Dans l’esprit, tout le monde peut cuisiner, ou apporter sa contribution de toutes les manières possibles », explique Frida enthousiaste.

 




Le phénomène Vokü est aussi très lié à une dynamique associative : volonté de construire un collectif solidaire, de partager des idéaux socialement minoritaires – anarchisme, néo-marxisme, autogestion – et de les porter fièrement à l’attention de la société. L’association « Food not bombs », par exemple, qui sur son site internet allemand refuse l’appellation d’ONG, se définit plutôt par un principe ; celui d’attaquer, de bousculer la réalité de l’alimentation, puisqu’elle implique la malnutrition pour une grande partie de la population mondiale. A cette initiative, initialement américaine mais développée dans beaucoup de villes ouest-allemandes comme Cologne, Düsseldorf, ou Bonn, s’ajoutent de nombreux collectifs ou initiatives répertoriant les différentes Vokü organisées dans certaines villes, comme à Dresde, Leipzig, ou par exemple le site internet Stressfaktor, qui liste plus de 50 Vokü berlinoises par semaine.




 

L’initiative Vokü se trouve la plupart du temps instituée par des associations d’individus liés par des idéaux plus larges, plus globaux, de résistance face au modèle dominant, ou à certaines mouvances qu’il s’agit de condamner sans réserves : anti-capitalisme bien sûr, anti-sexisme, anti-fascisme aussi, anti-montée des loyers même… Autant d’ « antis » qui intègrent la Vokü dans un projet social alternatif plus large que la seule critique du modèle alimentaire dominant. « La Vokü doit incarner à la fois une fin, l’événement, et un moyen, créer l’alternative », précise Stefan, organisateur de Vokü à Berlin depuis plusieurs années.

 

 

Pas étonnant que le concept séduise tant de jeunes citadins. La montée progressive de la Vokü est telle qu’on peut y voir un phénomène de mode, notamment lorsqu’elle se meut en fête opportune : étudiants, touristes se ruent sur l’occasion d’un événement original, peut-être typique. Quoi qu’il soit, ceux-là sont toujours intéressés par le système du prix libre et la perspective de l’amusement.

 

Si bien que certains parlent d’un effet marketing pervers : la Vokü a beau tourner à perte, l’organisateur s’en sortira toujours à bon compte en vendant 2€ ses bières. La gratuité du repas est vite compensée. Le propriétaire du bar est même bénéficiaire. Le profit par la consommation de boissons alcoolisées ? La rentabilité comme si de rien n’était, en faisant diversion ?

 

La question se pose alors de savoir si, dans ces cas, la Vokü ne devient pas une déformation de l’idée d’origine. « Ca n’a plus de sens, la Vokü est devenue une attraction touristique » regrette une habituée du rituel. Peut-être, notamment lorsqu'on pense à la suppenküche du début du siècle, et qu’on la compare à la redéfinition en marche du phénomène.

 



Pourtant, l'idée de l'organisation collective de l'alimentation par un groupe d'individus fait aujourd'hui son petit bonhomme de chemin, au-delà des appartements individuels, même des collocations, et dans l'ouverture à l'inconnu, au curieux, donc dans la tolérance et le mélange. Andy, inventeur d’un jeu appelé « Vokü » mettant en scène une compétition gastronomique bon-enfant, nous éclaire : « Ce qui est important, dans l’idée de Vokü, c’est le rassemblement, le rapprochement, c’est l’atmosphère ». Entre simplicité du moment, prétexte à l’amusement et projection motivée d’un idéal, la Vokü attire toujours : voilà sa force.


Thomas Chevallier

 

Sites internet:

 

stressfaktor.squat.net (liste quotidienne des Vokü à Berlin)

 

www.voku.eu (site encore en construction du jeu Vokü)








resultats entre 1 et 3 de 3
 

Matthieu Vasseur. /// Montag, 30-05-11 14:27

Style agréable, propos intéressant, un vrai bonheur cet article.

 

kuskus /// Donnerstag, 19-05-11 01:31

ce n'est pas si allemand que ça!

à Paris on a des couscous gratuits dans les cafés, bon c'est vrai c'est rarement vraiment politique

 

Guillaume Sire /// Mittwoch, 18-05-11 14:51

Article brillant ! agréable à lire ! merci !

 
 

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