Depuis le 12 avril, la « Lulu » de Frank Wedekind se laisse désirer au théâtre de Brecht. Cette nouvelle mise en scène est signée Bob Wilson, et la musique spécialement composée par Lou Reed. La "tragédie-monstre" est plus esthétisée et irréelle que jamais.
Un parfum de scandale La pièce fit scandale au moment de sa sortie, elle fût censurée pour pornographie et ne fût jamais jouée du vivant de son auteur. Le dramaturge allemand (1864-1918), figure emblématique du mouvement expressionniste aimait à provoquer et avait pour habitude de dénoncer sans ménagement l’hypocrisie bourgeoise. Afin de pouvoir être jouée, Lulu fût découpée en deux pièces, L'Esprit de la terre (1895) et La boîte de Pandore (1902). Le drame est sombre et sulfureux : autour d’une séduisante femme-enfant gravitent mâles et femelle, maris, amis, amants, amante. Jouant de leur désir, jouissant de leur amour, Lulu élève son rang social en laissant derrière elle cadavres et scrupules. Elle s’exile alors à Londres où l’attend un funeste destin : elle se prostitue et son dernier client lui prend son dernier souffle, c’est Jack l’éventreur. Suivant le schéma tragique de l’ascension et de la chute sociale, Lulu a inspiré l’opéra d’Alban Berg et le film muet de Pabst, Pandora’s Box (1929) avec Louise Brooks qui a fait du personnage un mythe érotique. Aujourd’hui Lulu passe entre les mains très créatives de Bob Wilson, qui propose un regard autre et une mise en scène saisissante d’expressionisme.


L’élégance graphique de la scène wilsonienne fascine Le style du metteur en scène, architecte de formation, se veut sophistiqué et soigné. Ici, les yeux se délectent de la modernité classique et intemporelle du Bauhaus. Le visuel est épuré, mais jamais sobre, et cette beauté est agressive : Bob Wilson dresse des escaliers et des murs qui ne forment que des traits, des meubles et des objets qui ne paraissent être que des contours et il anime des hommes réduits à des silhouettes. Ces lignes noires viennent trancher un fond pâle, uni aux couleurs changeantes. On peut trouver à cette mise en scène des airs de B.D: les personnages aux visages grimés, somptueusement costumés par Jacques Reynaud, grimacent à outrance et arborent des expressions forcées grotesques (pouvant également faire songer au cinéma muet et expressionniste des années 20). Onomatopées et bruitages ponctuent les mouvements chorégraphiés, rythment avec précision la pantomime des ces poupées. L’iconographie marque par sa puissance et sa variété. La pièce éclot par le tableau qui la clôt : la mort de lulu, encadrée de blanc, comme un aperçu sur ce qui est à venir. D’abord, le drame se déroule dans décor structuré, un monde encore stable, puis il finit par baigner et se noyer dans un fond sans forme, un noir profond, un noir-néant, celui de la déchéance à Londres : prostitution, impuissance de l’amitié et meurtre. Le rythme lent instaure une tension oppressante, rendant pénible à soutenir ce cauchemar qui n’en finit pas.
Cependant, quelques longueurs sont à regretter. Quant à la collaboration musicale avec le rockeur newyorkais Lou Reed, celle-ci donne un résultat assez inégal, voire décevant : un rock tantôt strident, tantôt sage. Certaines chansons sont longues et monocordes, d’autres sont drôles et délicieusement rythmées. Et Sunday Morning n’a jamais été utilisé à si bon escient.


Là, tout n'est que rêve, tragique et vanité Le drame emprunte un certain nombre d'éléments à la tragédie: le lot fatal et répétitif des maris, l'omniprésence de la mort dont l'annonce sonne comme un gong rappelant qu'il est ici question de destin, l'amour d'une aristocrate qui la pousse au sacrifice, un conflit de désirs mortel, et la trame de l'ascension et de la précipitation vers un dénouement inéluctable. A cela, Wilson a ajouté deux nouvelles dimensions. Lulu est un objet de fantasme. Elle-même revêt un déguisement de Pierrot. Le metteur en scène a puisé là une grande inspiration, et a alors créé un véritable monde de rêve. Tous semblent à moitié inconscients et échappent à la réalité concrète comme ils le peuvent: les hommes se souviennent, Lulu murmure à moitié éveillée des berceuses, erre comme une somnambule, perdue dans un surréalisme très poétique...
Autre innovation, les figures masculines ne sont pas tant des bêtes que des hommes gonflés de vanité. La plupart de ces narcissiques font constamment leur show pour épater plus que pour séduire, et se défient même entre eux, de leur virilité. En chanson, bien entendu ("You're more man than I"). Les prestations d'Alexander Lang en Dr. Schöning et de Jürgen Holz en Schigolch sont remarquables.

Une fleur vénéneuse de 67 ans
Le choix de la sexagénaire Angela Winkler pour incarner la jeune Lulu est pour le moins inattendu. Au fil de la pièce, il se révèle être l’un des intérêts majeurs de l’œuvre scénique. La comédienne apporte au personnage une dimension trouble et déconcertante: C’est d’abord la réalité de son âge qui prive Lulu de toute fraicheur, de la pureté qui pourrait l’innocenter, et de la chaleur sensuelle qui pourrait rassurer et faire légitimement envie à ces messieurs. Elle n’est plus qu’une femme fatale au sens littéraire. Son interprétation va en ce sens: Son sourire plaqué sur la face blanche inquiète, ses ricanements soudains glacent le sang. Cette Lulu-là est diabolique, vénéneuse et gantée de vert poison. Mais Angela Winkler veille à donner un contraste violent à cette perversité : sa voix d’enfant (aigüe) inonde de fragilité, son ton et ses mimiques respirent l’insouciance et la légèreté. Pourtant cette douceur la déculpabilise à peine et ne nous apaise pas davantage. Mais si Lulu est cruelle, elle n’est pas manipulatrice. Wilson fait d’elle une rêveuse perchée, calme et sereine, qui semble n’appartenir qu’à moitié à ce monde… Drôle d’hybride que cette petite fille de 67 ans qui fredonne une chanson douce, qui fait une bêtise sanglante, souriant à tout va, et poussant à l’occasion un cri perçant. Cette Lulu-là est « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue » comme dirait Baudelaire.

Par une mise en scène distancée, Bob Wilson exhibe brutalement l’essence de l’œuvre de Wedekind Certes il s’agit dans la pièce de Wedekind de prostitution, de pédophilie, de trahison et de mort, mais aussi de séduction, de sensualité, même un peu d’amour ; on s’imaginerait alors cette courtisane dans une atmosphère chaleureuse, coquette. Or Bob Wilson se débarrasse de tout érotisme ambiant. Audacieux et original, il a dépouillé Lulu de son enrobage sensuel pour ne retenir que le sordide de l’histoire : l’égoïsme, la violence, l’absence de communication et le glauque. Cette ambiance a pour serviteurs, des bleus, gris, verts clairs et glacés (Le rare rouge n’explicite que la brutalité), des contrastes visuels agressifs, un décor –on l’a dit- surréaliste, c’est-à-dire dépassant le monde humain réel (Comme seuls objets familiers à l’Homme, des asperges et une hache). Les personnages, aux visages tantôt blancs tantôt verts, sont désincarnés: Ils ne semblent pas ressentir d’émotions sincères, et les rares fois qu’un sentiment s’exprime, cela se fait de manière exagérée et grotesque (la comtesse hurlant son amour à Lulu). Il ne faut pas chercher, parmi ces pantins amoraux, un semblant de psychologie, il n’y en a pas. D’ailleurs, cet expressionnisme de Wedekind illustré par Wilson aboutit à une forme poussée de théâtre épique: l’identification avec ces personnages déshumanisés est impossible. Sans émotion, sans se sentir concerné, on regarde ce drame tragique se dérouler. La distanciation est totale, ce qui pourrait frustrer un public larmoyant en quête de catharsis et de sentimentalisme.
Sans aucun doute, cette Lulu-là sera controversée. Mais une fois de plus, le talent de la troupe du Berliner Ensemble fait merveille, et malgré quelques longueurs, Lulu mérite d’être appréciée pour quelques scènes, notamment le final, superbe et effroyable. Dans cette œuvre d’art belle et froide, certains moments sont aussi gracieux que d’autres imperméables.

Agathe Cluze
20.04.2011
Informations pratiques
Mise en scène, décor, lumière: Robert Wilson ; Musique et chansons: Lou Reed ; costumes et masques: Jacques Reynaud
Avec : Angela Winkler (Lulu); Jürgen Holtz (Schigolch), Alexander Lang (Dr. Franz Schöning), Anke Engelsmann (Martha Gräfin von Geschwitz), Markus Gertken (Alwa Schöning), Ulrich Brandhoff (Eduard Schwarz), Georgios Tsivanoglou (Obermedizinalrat Dr. Goll; Rodrigo Quast, Artist ; Sabin Tambrea (Jack), Ruth Glöss, Alexander Ebeert, Boris Jacoby, Marko Schmidt, Jörg Thieme
www.berliner-ensemble.de
Dates des prochaines représentations : 1, 2 et 31 mai, 1 et 2 juin 2011

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