

En 2010 en Allemagne, il n’est plus rare de voir une femme prendre la responsabilité financière de sa famille.
Mais quand le salaire de la femme permet de faire vivre le foyer, cette situation n’a pas souvent été choisie. Car les emplois de ces mères de familles, peu flexibles et peu qualifiées, sont la plupart du temps précaires et mal rémunérés. Dure responsabilité que celle de prendre la place du « pater familias ».

Le pater familias au placard ?
Il semblerait que les revendications de quelques mouvements féministes soient devenues une réalité : « les femmes doivent être libres de lier famille et profession » ; « l’homme doit prendre du recul par rapport à son rôle traditionnel de père de famille »… nous y sommes ! En Allemagne, le nombre de femmes, dont le salaire est la source de revenu principal de la famille, est en augmentation.
Un projet de recherche du DGB*, soutenu par le ministère de la famille, montre en effet que le salaire des femmes a de plus en plus de poids dans le budget familial. En 1991, on chiffrait à 15% ces ménages où la mère survient seule ou à plus de 60% aux besoins de la famille, en 2010 ce serait le cas dans 21% des familles allemandes.
Ute Klammer, professeur de politique sociale à l’université de Duisbourg Essen, et Christina Klenner, chercheuse à l’institut de sciences économiques et sociales de la fondation Hans Böckler** se sont intéressées à ces femmes, dont le salaire représente au minimum 60% du budget familial. Les deux économistes ont voulu savoir comment ces femmes sont amenées à pourvoir cette responsabilité et comment elles vivent cet « échange de rôles ». Ainsi, pour la plupart des femmes, soit 75% d’entre elles, cette situation est davantage subie que choisie. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, très rares sont les femmes qui ont opté pour cette situation dans le seul intérêt de leur carrière.
Comment ces femmes se retrouvent elles en charge du budget familial?
Dans un premier temps, cette situation est relativement fréquente quand le conjoint perd son emploi. Mais celle-ci peut aussi provenir du fait que le conjoint occupe un poste précaire ou soit un travailleur indépendant, auquel cas les revenus sont généralement aléatoires. Parfois c’est une situation prévue et temporaire, le conjoint souhaitant reprendre des études ou suivre une formation. Enfin, lorsqu’une mère se retrouve seule en charge de la famille (1,4 million de mères de familles monoparentales en 2009), elle n’a pas d’autres choix que de subvenir aux besoins de sa famille. Pourtant les statistiques de 2009 montrent également que seules 60% de ces mères sont actives et que 69% d’entre elles travaillent à temps partiels.

Des rôles sociaux traditionnels encore très ancrés
Même si le conjoint passe davantage de temps à la maison, il ne devient que très rarement le reflet parfait de la traditionnelle mère au foyer. Celui-ci prendra souvent en charge quelques tâches domestiques mais la mère devra garder suffisamment d'énergie pour, après sa journée de travail, faire encore un peu de ménage et vérifier les devoirs des enfants. Ces mamans avouent aussi ne pas se faire à l’idée de laisser ces tâches entièrement entre les mains du paternel. Les pères de famille de l’ouest se montreraient plus présents que les pères de l’est auprès des enfants, mais ont-ils vraiment le choix face au mauvais système de garderie mis en place à l’ouest ?
Il est tout aussi intéressant de constater que cette situation est perçue différemment par les Allemands des Länder de l’est. En effet, l’image de la femme travailleuse de la RDA, alliant son travail à sa famille sans grande difficulté fait aujourd’hui que ce modèle familial reste relativement courant et n’apparaît pas forcément comme un véritable problème.
Pourtant, ces femmes qui « nourrissent leur famille » occupent des emplois souvent précaires, celles-ci sont souvent peu qualifiées ou depuis trop longtemps en dehors du monde du travail et subvenir totalement ou partiellement aux besoins du ménage se révèle être un réel défi.
Le principal problème étant que la plupart de ces mères occupent en grande majorité des emplois de services ou de maintenance, activités souvent mal rémunérées aux horaires pénibles, difficiles à concilier avec une vie de famille. Ces femmes approchent ainsi souvent du seuil de pauvreté (petit rappel : le seuil de pauvreté en Allemagne pour une personne seule est estimé à 605€ pour les anciens Länder de l’est et à 730€ par mois dans le reste de l’Allemagne). Les résultats de l’étude de l’Institut Hans Böckler présentent aussi une différence significative, à savoir lorsqu’une femme prend la charge financière de sa famille, elle le fait généralement avec un revenu beaucoup plus faible que les hommes.
Or, peu de femmes demandent de l’aide ou se plaignent auprès de leur employeur ou de leur conjoint pour relever ce défi, pourquoi ?
Ute Klammer et Christina Klenner remarquent que, parmi ces femmes, les représentations traditionnelles des rôles sociaux restent très ancrées et nombreuses sont celles qui vivent un véritable conflit avec elles-mêmes, entre les exigences professionnelles et leur propre représentation de la « maman ». Les deux économistes constatent que leur potentiel de mobilisation est relativement faible et elles vivent le plus souvent cette situation comme une affaire privée. Pourtant, pour la majorité des femmes en Allemagne, l’indépendance financière est un élément primordial et beaucoup rejettent cette conception traditionnaliste de la mère au foyer. Paradoxalement, la plupart d’entre elles se refusent à montrer la perte du rôle du « Père de famille », au sens de celui qui nourrit la famille. C’est là toute la contradiction de ces femmes, qui avouent même aller jusqu’à payer les voyages les moins chers pour leur départ en vacances, même si elles peuvent elles-mêmes financer un peu plus, et tout cela dans le but de ne pas « blesser » leur conjoint ou alors est-ce plutôt un rôle qu’elles ne sont pas prêtes à assumer ? Il semblerait que l’inversion des rôles ait encore du chemin à faire au sein des foyers allemands.
* DGB ou Deutscher Gewerkschaftsbund : fédération des syndicats allemands
** Hans Böckler Stiftung : organisme dépendant de la DGB et œuvrant pour la recherche
Amandine Martinez, le 02/08/2010
