

Du 29 juin au 4 juillet, ont eu lieu les Rencontres internationales du nouveau cinéma Paris-Berlin-Madrid à la Haus der Kulturen der Welt qui projetait 150 œuvres pendant 5jours. Nous avons choisi le film du jeune réalisateur français David Yon, Les oiseaux d'Arabie – fragments d'une correspondance.
Les oiseaux d'Arabie
vivent éternellement
Ainsi vivent-ils parce qu'ils ignorent
Ce que sont les peines
S'ils devaient avoir de la peine
Dans le monde il n'y aurait point d'oiseaux d'Arabie
(copla du flamenco espagnol)
En 1939, les républicains espagnols fuient le régime de Franco. Ils traversent les Pyrénées pour se réfugier en France. La plupart seront internés dans les camps. Un an plus tard, l'armée allemande est aux portes de Paris. Simone Weil, jeune philosophe juive, rejoint la zone libre avec sa famille. Elle s'installe à Marseille et entre dans la résistance. En 1941, elle entend parler par un ami d'Antonio Atarès, jeune anarchiste espagnol, toujours en captivité au camp du Vernet en Ariège.
A un moment où les liens réels entre les hommes sont déjà appauvris par la guerre, Simone Weil ne peut rien pour ce prisonnier qu'elle ne connaît pas et que rien ne rattache à son destin, sinon un même combat politique partagé par beaucoup d'autres dans son entourage. Mais elle décide de lui écrire pour l'aider moralement et réussit à lui faire parvenir des lettres jusqu'à son départ précipité vers les Etats-Unis. Pour entrer en rapport avec cet inconnu, Simone Weil dut ressentir l'intuition rare d'un esprit jumeau, d'abord timide comme une prise jetée au loin et noyée dans un besoin d'épanchement, puis aussi claire et pure que le message qu'elle déverse sur ce prisonnier, déporté un mois plus tard par le gouvernement de Vichy, au camp de Djelfa, en Algérie. Ce qu'elle pressent, Simone Weil l'enferme dans la langue la plus sincère, celle qui ne s'entend que dans les lettres, où les pensées naissent de la vie intime, sarcophage plus léger. Les oiseaux d'Arabie, ce sont les fidèles à la contemplation du monde, seule source de réconfort qui ignore la souffrance et s'élève au-dessus d'elle. « Tant qu'on a des choses telles que la mer, les montagnes, le vent, le soleil, les étoiles, la lune, le ciel, on ne peut pas être tout à fait malheureux. Et même si on était privé de tout cela et mis dans un cachot, savoir que toutes ces choses existent, qu'elles sont belles et que d'autres en jouissent librement doit toujours être une consolation. »
Jamais on ne retrouva les écrits d'Atarès. Aux fragments des lettres de Simone Weil, passages courts et choisis, portés par la voix de Lou Castel et surgissant à de rares instants du film, répondent des images tournées à Djelfa avec une caméra super 8 par le réalisateur David Yon. Parti sur les traces du camp où cet homme avait vécu, il n'en trouva pas ou très peu. Mais cela lui épargna la facilité d'illustrer une histoire passée par un retour sur ses lieux, équation sans promesses, car les lieux se taisent comme de vieux sages auxquels on viendrait raconter une histoire décousue. Ils attendent un troisième œil qui viendra les regarder humblement et saura cueillir les visions éphémères. Heureusement, les images de David Yon s'éloignent du sujet des lettres et c'est ainsi qu'elles baignent dans la même encre contemplative que la plume de Simone Weil. Elles sont indescriptibles. Simplement, les yeux du spectateur en sont zébrés de sagesse noire et blanche.
David Yon est né le 28 avril 1979 à Provins. Il travaille et habite à Lyon. En 2005, il obtient un Master 2 de réalisation de film documentaire à Lussas. Depuis 2006, il partage son temps entre ses recherches autour de l'image et du son et une activité professionnelle dans une médiathèque où il anime des ateliers et programme des films. En 2007, il concrétise avec des proches son désir de créer une revue autour du cinéma, alliant un livre et un DVD à un site internet: « Dérives ». En avril 2009, il termine son premier film produit, « Les oiseaux d'Arabie ».
Les Rencontres internationales Paris/Berlin/Madrid : www.art-action.org
Le site de David Yon: www.derives.tv
05/07/2010
Louise Bastard de Crisnay