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Samedi 26 juin, Neukölln a fêté le jubilé de son 650ème anniversaire. Histoire d'un des quartiers de Berlin accueillant le plus grand nombre d'immigrés.




L'ancienne forge sur la Richardplatz.

 

 

Certains jours, Neukölln n'est qu'un vaste désert, un aplat de gris éternel d'où se détachent toujours les mêmes silhouettes aux mêmes postes, attendant les clients au compte-gouttes et au teint parfois aussi ranci que leurs marchandises. Jusqu'où peut continuer ainsi son avenue principale, la Karl-Marx Strasse, cette cohorte de bâtiments secs et boiteux avec son train de vie miséreux qui fauche les gens au hasard. C'est une question pour matin triste à Neukölln. Et pourtant les histoires se répondent. Elle conduit à la Richardplatz, à un îlot de demeures moyenâgeuses disposées en étoile autour d'une ancienne forge qui domine la place, aux origines les plus profondes de ce quartier qui a eu plusieurs vies, toutes chaotiques et désordonnées, mais une seule âme, dense et féconde, qui n'a jamais quitté les lieux, celle des apatrides. Neukölln, baptisé en 1360 Rixdorf par les Templiers de l'Ordre de Malte, ne prit sa véritable importance qu'en 1787, lorsque le roi de Prusse Friedrich Wilhelm Ier installa dans ce village les exilés de Bohême chassés par les Hohenzollern, qui purgeaient leur territoire des pratiques évangélistes. A force de petites mains travaillant à la pièce dans les alcôves familiales, les réfugiés de Bohême attirèrent à eux tous les tisserands démunis des régions attenantes et inventèrent pour chacun un métier de survie.


 

Absent ou presque des guides touristiques, ce n'est pas à Neukölln qu'on venait débattre au XIXème siècle d'esthétique et d'architecture. Le village enfanta subitement un des faubourgs les plus importants de Berlin et on y construisit à la hâte des Mietskasernen pour loger le tout venant de ce réservoir débordant d'ouvriers en tous genres. Aujourd'hui l'air y est plus respirable, mais c'est le même dessin d'immeubles aux cours contigües, d'où montent les bruits des enfants qui s'agitent et jouent aux portiers bien aimables, et où les femmes turques lavent ensemble leurs tapis, comme autrefois les ouvrières le linge.





Karl-Marx Platz, années 50.

 

Ce n'est pas un hasard si jusqu'ici personne n'est parvenu à apprivoiser Neukölln, rebaptisé ainsi en 1912, quand on tenta d'éclaircir sa faune et d'y faire venir les classes moyennes rebutées par les sonorités vulgaires de Rixdorf, titre par ailleurs d'une chanson scabreuse sur les prostituées du parc Hasenheide. On y pratique de nos jours un commerce non moins vicieux que l'autre, qui fait toujours la mauvaise réputation du quartier, dans les entrevues politiques et dans les arrières-pensées de ceux qui n'aiment croiser sur les pavés que des regards entendus, leur assurant qu'ils habitent un endroit respectable. Les flâneurs de la Shillerpromenade ne sont pas pas non plus exactement le type de ceux pour lesquels on avait aménagé cette longue allée aux allures de causerie dominicale.




La Berlinerstrasse, l'ancienne Karl-Marx Strasse dans les années 30.

 

Et chacun sait que Neukölln est encore un ghetto, bordé au Nord par les berges du canal, dont les arbres penchent déjà vers des quartiers mieux polis. Mais un ghetto seulement en ce sens que rares sont les curieux qui viennent lui rendre visite et s'aventurent au-delà de la Hermannplatz. Cela ne dit rien de son antre. Car nulle part ailleurs comme à Neukölln, on ne peut sentir avec plus de douceur se dissoudre tout sentiment d'appartenance, dans ses artères charriant chaque jour plus de 165 nationalités différentes. Et si cette promiscuité n'est pas un jeu de bille haineux, lancé dans le flot fétide de la ville et fait de petits chocs et de grands écarts, c'est parce qu'on ne s'installe pas timidement à Neukölln, en dissimulant les fantômes de ses vies antérieures. Ceux qui font dans le bazar turc y mettent autant de zèle que ceux qui tiennent les derniers bouges traditionnels allemands, introuvables autre part.

 

 

 

Il y a ici un accord secret, qui ne viendra jamais aux lèvres, mais que tous entendent et diffusent : personne n'est tout à fait ici chez soi, chacun y a son droit de sursis et les coutumes se nourrissent de leur observation silencieuse.

 


 

 

Pour connaître les évènements du jubilé de Neukölln: www.kultur-neukoelln.de

 

 

05/07/2010

 

Louise Bastard de Crisnay








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